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FRAGMENT II

Jean de La Fontaine

Ariste, vous voulez voir des vers de ma main, Vous qui du chantre grec, ainsi que du romain, Pourriez nous étaler les beautés et les grâces, Et qui nous invitez à marcher sur leurs traces.

Vous ne trouverez point chez moi cet heureux art Qui cache ce qu'il est, et ressemble au hasard : Je n'ai point ce beau tour, ce charme inexprimable Qui rend le dieu des vers sur tous autres aimable :

C'est ce qu'il faut avoir, si l'on veut être admis Parmi ceux qu'Apollon compte entre ses amis. Homère épand toujours ses dons avec largesse ; Virgile à ses trésors sait joindre la sagesse :

Mes vers vous pourroient-ils donner quelque plaisir, Lorsque l'antiquité vous en offre à choisir ? Je ne l'espère pas ; et cependant ma muse N'aura jamais pour vous de secret ni d'excuse ;

Ce que vous souhaitez, il faut vous l'accorder ; C'est à moi d'obéir, à vous de commander. Je vous présente donc quelques traits de ma tyre ; Elle les a dans Vaux répétés au Zéphyre.

J'y fais parler quatre arts fameux dans l'univers, Les palais, les tableaux, les jardins et les vers. Ces arts vantent ici tour à tour leurs merveilles. Je soupire en songeant au sujet de mes veilles.

Vous m'entendez, Ariste, et d'un cœur généreux Vous plaignez comme moi le sort d'un malheureux. Il déplut à son roi ; ses amis disparurent : Mille vœux contre lui dans l'abord concoururent.

Malgré tout ce torrent, je lui donnai des pleurs ; J'accoutumai chacun à plaindre ses malheurs. Jadis en sa faveur j'assemblai quatre fées ; Il voulut que ma main leur dressât des trophées :

Œuvre long, et qu'alors jeune encor j'entrepris. Écoutez ces quatre arts, et décidez du prix. Quoi ! par vous ces honneurs sont aussi contestés ? Vous prétendez le prix qu'on doit à mes beautés

Ingrates, deviez-vous en avoir la pensée ? Juges, pardonnez-moi cette plainte forcée, Je sais qu'en suppliante il falloit commencer ; C'est à vous que ma voix se devoit adresser ;

Mais le dépit m'emporte, et puisqu'il faut tout dire, Enfin voilà le fruit, trop vaine Apellanire, Dont vous reconnoissez mes bienfaits aujourd'hui. Contre les aquilons mon art vous sert d'appui :

N'en ayez point de honte ; en sauvant votre ouvrage, J'oblige aussi les dieux dont vous tracez l'image. Hé bien ! vous la tracez, mais imparfaitement ; Et moi je leur bâtis un second firmament.

Ce que je dis pour vous, je le dis pour les autres ; Tout ce qu'ont fait dans Vaux les Le Bruns, les Le Nôtres, Jets, cascades, canaux, et plafonds si charmants, Tout cela tient de moi ses plus beaux ornements.

Contempler les efforts de quelque main savante, Juger d'une peinture, ou muette, ou parlante, Admirer d'Apollon les pinceaux ou la voix, Errer dans un jardin, s'égarer dans un bois,

Se coucher sur des fleurs, respirer leur haleine, Écouter en rêvant le bruit d'une fontaine, Ou celui d'un ruisseau roulant sur des cailloux, Tout cela, je l'avoue, a des charmes bien doux :

Mais enfin on s'en passe, et je suis nécessaire. Ce fut le seul besoin qui d'abord me fit plaire. Les antres se trouvoient des humains habités ; Avec les animaux ils formoient des cités :

Je bâtis des maisons, je composai des villes. On ne vouloit alors que de simples asiles ; Sur la nécessité se régloient les souhaits : Aujourd'hui, que l'on veut de superbes palais,

Je contente chacun en plus d'une manière : Des cinq ordres divers la grâce singulière Fait voir comme il me plaît l'éclat, la majesté, Ou les charmes divins de la simplicité.

Je ne doute donc point qu'en présence d'Oronte Je n'obtienne le prix, vous n'emportiez la honte : Confuses, vous allez recevoir cette loi, Si c'est honte pour vous d'être moindres que moi.

Tant d'œuvres, dont je rends les savants idolâtres, Colosses, monuments, cirques, amphithéâtres, Mille temples par moi bâtis en mille lieux, Les demeures des rois, celles même des dieux,

Rome, et tout l'univers, pour mon art sollicite. Juges, accordez-moi le prix que je mérite ; Car on n'auroit pas droit d'y vouloir parvenir, Si de la faveur seule il falloit l'obtenir.

Juges, si j'ai souffert des reproches frivoles, Ce n'est point pour manquer de droit ni de paroles : Le respect seulement a retenu ma voix. Palatiane veut vous imposer des lois ;

Les honneurs ne sont faits que pour ses mains savantes : Ce seroit trop pour nous que d'être ses suivantes : Elle m'appelle ingrate, et pense m'ébranler ; Mais qui l'est de nous deux, puisqu'il en faut parler ?

Sans tous ses ornements, serois-je pas la même ? Et quant à sa beauté, qui lui semble suprême, Bien souvent sans la mienne on n'y penseroit pas : Seule je sais donner du lustre à ses appas.

Contre les aquilons elle m'est nécessaire ; Il n'est point de couvert qui n'en pût autant faire. Où va-t-elle chercher le premier des humains ? Quels chefs-d'œuvres alors sont sortis de ses mains ?

Qu'importe qu'elle serve aux dieux mêmes d'asile ? Car il ne s'agit pas d'être la plus utile ; C'est assez de causer le plaisir seulement, Pour satisfaire aux lois de cet enchantement :

En termes assez clairs la chose est exprimée : Soit donné, dit- le mage, à la plus grande fée. En est-il de plus grande, ayant tout bien pesé, Que celle par qui l'œil est sans cesse abusé ?

A de simples couleurs mon art plein de magie Sait donner du relief, de l'âme, et de la vie : Ce n'est rien qu'une toile, on pense voir des corps : J'évoque, quand je veux, les absents et les morts ;

Quand je veux, avec l'art je confonds la nature. De deux peintres fameux qui ne sait l'imposture ? Pour preuve du savoir dont se vantoient leurs mains, L'un trompa les oiseaux, et l'autre les humains.

Je transporte les yeux aux confins de la terre : Il n'est événement ni d'amour, ni de guerre, Que mon art n'ait enfin appris à tous les yeux. Les mystères profonds des enfers et des cieux

Sont par moi révélés, par moi l'œil les découvre : Que la porte du jour se ferme, ou qu'elle s'ouvre, Que le soleil nous quitte, ou qu'il vienne nous voir, Qu'il forme un beau matin, qu'il nous montre un beau soir.

J'en sais représenter les images brillantes : Mon art s'étend sur tout ; c'est par mes mains savantes Que les champs, les déserts, les bois, et les cités, Vont en d'autres climats étaler leurs beautés.

Je fais qu'avec plaisir on peut voir des naufrages, Et les malheurs de Troie ont plu dans mes ouvrages : Tout y rit, tout y charme ; on y voit sans horreur Le pâle désespoir, la sanglante fureur,

L'inhumaine Cloton qui marche sur leurs traces : Jugez avec quels traits je sais peindre les Grâces. Dans les maux de l'absence on cherche mon secours : Je console un amant privé de ses amours,

Chacun par mon moyen possède sa cruelle. Si vous avez jamais adoré quelque belle (Et je n'en doute point, les sages ont aimé), Vous savez ce que peut un portrait animé :

Dans les cœurs les plus froids il entretient des flammes. Je pourrois vous prier par celui de vos dames ; En faveur de ses traits, qui n'obtiendroit le prix ? Mais c'est assez de Vaux pour toucher vos esprits :

Voyez, et puis jugez ; je ne veux autre grâce.Voyez, et puis jugez ; je ne veux autre grâce. J'ignore l'art de bien parler, Et n'emploierai pour tout langage Que ces moments qu'on voit couler

Parmi des fleurs et de l'ombrage. Là luit un soleil tout nouveau : L'air est plus pur, le jour plus beau, Les nuits sont douces et tranquilles ;

Et ces agréables séjours Chassent le soin, hôte des villes, Et la crainte, hôtesse des cours. Mes appas sont les alcyons

Par qui l'on voit cesser l'orage Que le souffle des passions A fait naître dans un courage : Seule, j'arrête ses transports ;

La raison fait de vains efforts Pour en calmer la violence : Et si rien s'oppose à leur cours, C'est la douceur de mon silence,

Plus que la force du discours. Mes dons ont occupé les mains D'un empereur sur tous habile, Et le plus sage des humains

Vint chez moi chercher un asile : Charles, d'un semblable dessein Se venant jeter dans mon sein, Fit voir qu'il étoit plus qu'un homme :

L'un d'eux pour mes ombrages verts A quitté l'empire de Rome, L'autre celui de l'univers. Ils étoient las des vains projets

De conquérir d'autres provinces : Que s'ils se firent mes sujets, De mes sujets je fais des princes. Tel, égalant le sort des rois,

Aristée erroit autrefois Dans les vallons de Thessalie ; Et tel, de mets non achetés, Vivoit sous les murs d'Œbalie

Un amateur de mes beautés. Libre de soins, exempt d'ennuis, Il ne manquoit d'aucunes choses : Il détachoit les premiers fruits,

Il cueilloit les premières roses ; Et quand le ciel armé de vents Arrètoit le cours des torrents Et leur donnoit un frein de glace,

Ses jardins remplis d'arbres verts Conservoient encore leur grâce, Malgré la rigueur des hivers. Je promets un bonheur pareil

A qui voudra suivre mes charmes ; Leur douceur lui garde un sommeil Qui ne craindra point les alarmes : Il bornera tous ses désirs

Dans le seul retour des zéphyrs ; Et, fuyant la foule importune, Il verra du fond de ses bois Les courtisans de la fortune

Devenus esclaves des rois. J'embellis les fruits et les fleurs ; Je sais parer Pomone et Flore : C'est pour moi que coulent les pleurs

Qu'en se levant verse l'Aurore : Les vergers, les parcs, les jardins, De mon savoir et de mes mains Tiennent leurs grâces nonpareilles ;

Là j'ai des prés, là j'ai des bois ; Et j'ai partout tant de merveilles, Que l'on s'égare dans leur choix. Je donne au liquide cristal

Plus de cent formes différentes, Et le mets tantôt en canal, Tantôt en beautés jaillissantes ; On le voit souvent par degrés

Tomber à flots précipités : Sur des glacis je fais qu'il roule, Et qu'il bouillonne en d'autres lieux ; Parfois il dort, parfois il coule,

Et toujours il charmé les yeux. Je ne finirois de longtemps Si j'exprimois toutes ces choses : On auroit plus tôt au printemps

Compté les œillets et les roses. Sans m'écarter loin de ces bois, Souvenez-vous combien de fois Vous avez cherché leurs ombrages :

Pourriez-vous bien m'ôter le prix, Après avoir par mes ouvrages Si souvent charmé vos esprits ? Juges, attendez un moment,

Et voyez quelle est cette fée Qui de son visage charmant Devant Oronte fait trophée ; En voilà les traits éclatants ;

Elle étoit telle avant que le printemps Lui rendît ses cheveux avec ses autres charmes : Lorsque les jours sont inconstants, Elle n'est jamais sans alarmes.

Ce fut par Calliopée. Montrez-moi, dit cette fée, Quelque chose de plus vieux Que la chronique immortelle

De ces murs pour qui les dieux Eurent dix ans de querelle. Bien que par les flots amers On aille au delà des mers

Voir encor vos pyramides, J'ai laissé des monuments Et plus beaux et plus solides Que ces vastes bâtiments.

Mes mains ont fait des ouvrages Qui verront les derniers âges Sans jamais se ruiner : Le temps a beau les combattre ;

L'eau ne les sauroit miner, Le vent ne peut les abattre. Sans moi tant d'œuvres fameux, Ignorés de nos neveux,

Périroient sous la poussière : Au Parnasse seulement On emploie une matière Qui dure éternellement.

Si l'on conserve les noms, Ce doit être par mes sons, Et non point par vos machines : Un jour, un jour l'univers

Cherchera sous vos ruines Ceux qui vivront dans mes vers. Juges, vous le savez, et dans tout cet empire Mon charme est plus connu que l'air qu'on y respire ;

C'est le seul entretien que l'on prise aujourd'hui : Pour comble de bonheur, Alcandre en est l'appui. Je n'en dirai pas plus, de peur que sa puissance N'oblige vos esprits à quelque déférence.

Vous jugez bien pourtant quelle est une beauté Qui possède son cœur, et qui l'a mérité ; Mais, sans vous prévenir par les traits du bien dire, Je répondrai par ordre, et cela doit suffire.

On diroit que ces arts méritent tous le prix. Chaque fée a sans doute ébranlé les esprits ; Toutes semblent d'abord terminer la querelle. La première a fait voir le besoin qu'on a d'elle.

Si j'ai de son discours marqué les plus beaux traits, Elle loge les dieux, et moi je les ai faits. Ce mot est un peu vain, et pourtant véritable : Ceux qui se font servir le nectar à leur table,

Sous le nom de héros ont mérité mes vers ; Je les ai déclarés maîtres de l'univers. O vous qui m'écoutez, troupe noble et choisie, Ainsi qu'eux quelque jour vous vivrez d'ambrosie ;

Mais Alcandre lui-même auroit beau l'espérer, S'il n'imploroit mon art pour la lui préparer. Ce point tout seul devroit me donner gain de cause : Rendre un homme immortel sans doute est quelque chose :

Apellanire peut par ses savantes mains L'exposer pour un temps aux regards des humains : Pour moi, je lui bâtis un temple en leur mémoire ; Mais un temple plus beau, sans marbre et sans ivoire,

Que ceux où d'autres arts, avec tous leurs efforts, De l'univers entier épuisent les trésors. Par le second discours on voit que la peinture Se vante de tenir école d'imposture,

Comme si de cet art les prestiges puissants Pouvoient seuls rappeler les morts et les absents ! Ce sont pour moi des jeux : on ne lit point Homère, Sans que tantôt Achille à l'âme si colère,

Tantôt Agamemnon au front majestueux, Le bien-disant Ulysse, Ajax l'impétueux, Et maint autre héros offre aux yeux son image : Je les fais tous parler, c'est encor davantage.

La peinture après tout n'a droit que sur les corps Il n'appartient qu'à moi de montrer les ressorts Qui font mouvoir une âme, et la rendent visible : Seule j'expose aux sens ce qui n'est pas sensible,

Et, des mêmes couleurs qu'on peint la vérité, Je leur expose encor ce qui n'a point été. Si pour faire un portrait Apellanire excelle, On m'y trouve du moins aussi savante qu'elle ;

Mais je fais plus encore, et j'enseigne aux amants A fléchir leurs amours en peignant leurs tourments. Les charmes qu'Hortésie épand sous ses ombrages Sont plus beaux dans mes vers qu'en ses propres ouvrages ;

Elle embellit les fleurs de traits moins éclatants : C'est chez moi qu'il faut voir les trésors du printemps. Enfin, j'imite tout par mon savoir suprême ; Je peins, quand il me plaît, la peinture elle-même.

Oui, beaux-arts, quand je veux, j'étale vos attraits : Pouvez-vous exprimer le moindre de mes traits ? Si donc j'ai mis les dieux au-dessus de l'envie ; Si je donne aux mortels une seconde vie ;

Si maint œuvre de moi, solide autant que beau, Peut tirer un héros de la nuit du tombeau ; Si, mort en ses neveux, dans mes vers il respire ; Si je le rends présent bien mieux qu'Apellanire ;

Si de Palatiane, au prix de mes efforts, Les monuments ne sont ni durables, ni forts ; Si souvent Hortésie est peinte en mes ouvrages, Et si je fais parler ses fleurs et ses ombrages,

Juges, qu'attendez-vous ? et pourquoi consulter ? Quel art peut mieux que moi cet écrin mériter ? Ce n'est point sa valeur où j'ai voulu prétendre : Je n'ai considéré que le portrait d'Alcandre.

On sait que les trésors me touchent rarement ; Mes veilles n'ont pour but que l'honneur seulement : Gardez ce diamant dont le prix est extrême, Je serai riche assez pourvu qu'Alcandre m'aime.

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