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FRAGMENT I

Jean de La Fontaine

Lorsque l'an se renouvelle, En cette aimable saison Où Flore amène avec elle Les Zéphyrs sur l'horizon ;

Une nuit que le Silence Charmoit tout par sa présence, Je conjurai le Sommeil De suspendre mon réveil

Bien loin par delà l'aurore. Le Sommeil n'y manqua pas ; Et je dormirois encore, Sans Aminte et ses appas.

Cette fière beauté, qui s'érige un trophée Du cruel souvenir de mes vœux impuissants, Souffrit que cette nuit les charmes de Morphée Aussi bien que les siens régnassent sur mes sens.

Il me fit voir en songe un palais magnifique, Des grottes, des canaux, un superbe portique, Des lieux que pour leurs beautés J'aurois pu croire enchantés,

Si Vaux n'étoit point au monde : Ils étoient tels, qu'au soleil Ne s'offre au sortir de l'onde . Rien que Vaux qui soit pareil.

Sous les lambris moussus de ce sombre palais, Écho ne répond point, et semble être assoupie : La molle Oisiveté, sur le seuil accroupie, N'en bouge nuit et jour, et fait qu'aux environs

Jamais le chant des coqs, ni le bruit des clairons, Ne viennent au travail inviter la nature ; Un ruisseau coule auprès, et forme un doux murmure. Les simples dédiés au dieu de ce séjour

Sont les seules moissons qu'on cultive à l'entour : De leurs fleurs en tout temps sa demeure est semée. Il a presque toujours la paupière fermée. Je le trouvai dormant sur un lit de pavots :

Les Songes l'entouroient sans troubler son repos : De fantômes divers une cour mensongère, Vains et frêles enfants d'une vapeur légère, Troupe qui sait charmer le plus profond ennui,

Prête aux ordres du dieu, voloit autour de lui. Là, cent figures d'air en leurs moules gardées, Là, des biens et des maux les légères idées, Prévenant nos destins, trompant notre désir,

Formoient des magasins de peine ou de plaisir. Je regardois sortir et rentrer ces merveilles : Telles vont au butin les nombreuses abeilles ; Et tel, dans un état de fourmis composé,

Le peuple rentre et sort en cent parts divisé. Confus, je m'écriai : Toi que chacun réclame, Sommeil, je ne viens pas t'implorer dans ma flamme ; Conte à d'autres que moi ces mensonges charmants

Dont tu flattes les vœux des crédules amants ; Les merveilles de Vaux me tiendront lieu d'Aminte : Fais que par ces démons leur beauté me soit peinte. Tu sais que j'ai toujours honoré tes autels ;

Je t'offre plus d'encens que pas un des mortels : Doux Sommeil, rends-toi donc à ma juste prière. A ces mots, je lui vis entr'ouvrir la paupière ; Et, refermant les yeux presque au même moment :

Contentez ce mortel, dit-il languissamment. Tout ce peuple obéit sans tarder davantage : Des merveilles de Vaux ils m'offrirent l'image ; Comme marbres taillés leur troupe s'entassa ;

En colonne aussitôt celui-ci se plaça ; Celui-là chapiteau vint s'offrir à ma vue ; L'un se fit piédestal, l'autre se fit statue : Artisans qui peu chers, mais qui prompts et subtils,

N'ont besoin pour bâtir de marbre ni d'outils, Font croître en un moment des fleurs et des ombrages, Et, sans l'aide du temps, composent leurs ouvrages.

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