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DISCOURS À MADAME DE LA SABLIÈRE

Jean de La Fontaine

Désormais que ma muse, aussi bien que mes jours, Touche de son déclin l'inévitable cours, Et que de ma raison le flambeau va s'éteindre, Irai-je en consumer les restes à me plaindre,

Et, prodigue d'un temps par la Parque attendu, Le perdre à regretter celui que j'ai perdu ? Si le ciel me réserve encor quelque étincelle Du feu dont je brillois en ma saison nouvelle,

Je la dois employer, suffisamment instruit Que le plus beau couchant est voisin de la nuit. Le temps marche toujours ; ni force, ni prière, Sacrifices ni vœux, n'allongent la carrière :

Il faudroit ménager ce qu'on va nous ravir. Mais qui vois-je que vous sagement s'en servir ? Si quelques-uns l'ont fait, je ne suis pas du nombre ; Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre ;

J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens. Les pensers amusants, lés vagues entretiens, Vains enfants du loisir, délices chimériques ; Les romans et le jeu, peste des républiques,

Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits, Ridicule fureur qui se moque des lois ; Cent autres passions, des sages condamnées, Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années.

L'usage des vrais biens répareroit ces maux, Je le sais, et je cours encore à des biens faux. Je vois chacun me suivre : on se fait une idole De trésors, ou de gloire, ou d'un plaisir frivole.

Tantales obstinés, nous ne portons les yeux Que sur ce qui nous est interdit par les cieux. Si faut-il qu'à la fin de tels pensers nous quittent : Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent.

Je recule, et peut-être attendrai-je trop tard : Car, qui sait les moments prescrits à son départ ? Quels qu'ils soient, ils sont courts ; à quoi les emploierai-je ? Si j'étois sage, Iris (mais c'est un privilége

Que la nature accorde à bien peu d'entre nous), Si j'avois un esprit aussi réglé que vous, Je suivrois vos leçons, au moins en quelque chose : Les suivre en tout, c'est trop ; il faut qu'on se propose

Un plan moins difficile à bien exécuter, Un chemin dont sans crime on se puisse écarter. Ne point errer est chose au-dessus de mes forces : Mais aussi, de se prendre à toutes les amorces,

Pour tous les faux brillants courir et s'empresser, J'entends que l'on me dit : Quand donc veux-tu cesser ? Douze lustres et plus ont roulé sur ta vie : De soixante soleils la course entresuivie

Ne t'a pas vu goûter un moment de repos. Quelque part que tu sois, on voit à tous propos L'inconstance d'une âme en ses plaisirs légère, Inquiète, et partout hôtesse passagère ;

Ta conduite et tes vers, chez toi tout s'en ressent : On te veut là-dessus dire un mot en passant. Tu changes tous les jours de manière et de style : Tu cours en un moment de Térence à Virgile ;

Ainsi rien de parfait n'est sorti de tes mains. Eh bien prends, si tu veux, encor d'autres chemins : Invoque des neuf Sœurs la troupe tout entière ; Tente tout, au hasard de gâter la matière :

On le souffre, excepté tes contes d'autrefois. J'ai presque envie, Iris, de suivre cette voix ; J'en trouve l'éloquence aussi sage que forte. Vous ne parleriez pas ni mieux, ni d'autre sorte :

Seroit-ce point de vous qu'elle viendroit aussi ? Je m'avoue, il est vrai, s'il faut parler ainsi, Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles À qui le bon Platon compare nos merveilles :

Je suis chose légère, et vole à tout sujet ; Je vais de fleur en fleur, et d'objet en objet ; À beaucoup de plaisirs je mêle un peu de gloire. J'irois plus haut peut-être au temple de Mémoire,

Si dans un genre seul j'avois usé mes jours ; Mais, quoi ! je suis volage en vers comme en amours. En faisant mon portrait, moi-même je m'accuse, Et ne veux point donner mes défauts pour excuse ;

Je ne prétends ici que dire ingénument L'effet bon ou mauvais de mon tempérament. À peine la raison vint éclairer mon âme, Que je sentis l'ardeur de ma première flamme.

Plus d'une passion a depuis dans mon cœur Exercé tous les droits d'un superbe vainqueur : Tel que fut mon printemps, je crains que l'on ne voie Les plus chers de mes jours aux vains désirs en proie.

Que me servent ces vers avec soin composés ? N'en attends-je autre fruit que de les voir prisés ? C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre, Et qu'au moins vers ma fin je ne commence à vivre ;

Car je n'ai pas vécu : j'ai servi deux tyrans : Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans. Qu'est-ce que vivre, Iris ? vous pouvez nous l'apprendre. Votre réponse est prête ; il me semble l'entendre :

C'est jouir des vrais biens avec tranquillité ; Faire usage du temps et de l'oisiveté ; S'acquitter des honneurs dus à l'Être suprême ; Renoncer aux Phyllis en faveur de soi-même ;

Bannir le fol amour et les vœux impuissants, Comme hydres dans nos cœurs sans cesse renaissants.

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