De votre nom j’orne le frontispice Des derniers vers que ma muse a polis. Puisse le tout, ô charmante Philis, Aller si loin, que notre los franchisse
La nuit des temps ! Nous la saurons dompter, Moi, par écrire, et vous, par réciter. Nos noms unis perceront l’ombre noire ; Vous régnerez longtemps dans la mémoire,
Après avoir régné jusques ici Dans les esprits, dans les cœurs même aussi. Qui ne connoît l’inimitable actrice Représentant ou Phèdre ou Bérénice,’
Chimène en pleurs, ou Camille en fureur ? Est-il quelqu’un que votre voix n’enchante ? S’en trouve-t-il une autre aussi touchante, Une autre enfin allant si droit au cœur ?
N’attendez pas que je fasse l’éloge De ce qu’en vous on trouve de parfait : Comme il n’est point de grâce qui n’y loge, Ce seroit trop ; je n’aurais jamais fait.
De mes Philis vous seriez la première, Vous auriez eu mon âme tout entière, Si de mes vœux j’eusse plus présumé : Mais, en aimant, qui ne veut être aimé’.’
Par des transports n’espérant pas vous plaire, Je me suis dit seulement votre ami, De ceux qui sont amants plus d’à demi : Et plût au sort, que j’eusse pu mieux l’aire !
Ceci soit dit : venons à notre affaire. Un jour, Satan, monarque des enfers, Faisoit passer ses sujets en revue. Là, confondus, tous les états divers,
Princes et rois, et la tourbe menue, Jetoient maint pleur, poussoient maint et maint cri, Tant que Satan en étoit étourdi. Il demandoit, en passant, à chaque âme :
« Qui l’a jetée en l’éternelle flamme ? » L’une disoit : « Hélas ! c’est mon mari ! » L’autre aussitôt répondoit : « C’est ma femme, » Tant et tant fut ce discours répété,
Qu’enfin Satan dit en plein consistoire : « Si ces gens-ci disent la vérité, Il est aisé d’augmenter notre gloire. Nous n’avons donc qu’à le vérifier.
Pour cet effet, il nous faut envoyer Quelque démon plein d’art et de prudence, Qui, non content d’observer avec soin Tous les hymens dont il sera témoin,
Y joigne aussi sa propre expérience. » Le prince ayant proposé sa sentence, Le noir sénat suivit tout d’une voix. De Belphégor aussitôt on fit choix.
Ce diable étoit tout yeux et tout oreilles, Grand éplucheur, clairvoyant à merveilles, Capable enfin de pénétrer dans tout, Et de pousser l’examen jusqu’au bout.
Pour subvenir aux frais de l’entreprise, On lui donna mainte et mainte remise, Toutes à vue, et qu’en lieux différents Il pût toucher par des correspondants.
Quant au surplus, les fortunes humaines, Les biens, les maux, les plaisirs et les peines, Bref, ce qui suit noire condition Fut un annexe à sa légation.
Il se pouvoit tirer d’affliction, Par ses bons tours et par son industrie, Mais non mourir ni revoir sa patrie, Qu’il n’eût ici consumé certain temps :
Sa mission devoit durer dix ans. Le voilà donc qui traverse et qui passe Ce que le ciel voulut mettre d’espace Entre ce monde et l’éternelle nuit…
Il n’en mit guère ; un moment y conduit. Notre démon s’établit à Florence, Ville pour lors de luxe et de dépense : Même il la crut propre pour le trafic.
Là, sous le nom du seigneur Roderic, Il se logea, meubla, comme un riche homme ; Grosse maison, grand train, nombre de gens ; Anticipant tous les jours sur la somme
Qu’il ne devoit consumer qu’en dix ans. On s’étonnoit d’une telle bombance : Il tenoit table, avoit de tous côtés Gens à ses frais, soit pour ses voluptés,
Soit pour le faste et la magnificence. L’un des plaisirs où plus il dépensa, Fut la louange : Apollon l’encensa ; Car il est maître en l’art de flatterie.
Diable n’eut onc tant d’honneurs en sa vie. Son cœurs devint le but de tous les traits Qu’Amour lançoit : il n’étoit point de belle, Qui n’employât ce qu’elle avoit d’attraits
Pour le gagner, tant sauvage fût-elle ; Car de trouver une seule rebelle, Ce n’est la mode à gens, de qui la main Par les présents s’aplanit tout chemin :
C’est un ressort en tous desseins utile. Je l’ai jà dit, et le redis encor, Je ne connois d’autre premier mobile Dans l’univers, que l’argent et que l’or.
Notre envoyé cependant tenoit compte De chaque hymen, en journaux différents : L’un, des époux satisfaits et contents, Si peu rempli, que le diable en eut honte ;
L’autre journal incontinent fut plein. À Belphégor il ne restoit enfin Que d’éprouver la chose par lui-même. Certaine fille à Florence étoit lors,
Belle et bien faite, et peu d’autres trésors ; Noble d’ailleurs, mais d’un orgueil extrême ; Et d’autant plus, que de quelque vertu Un tel orgueil paroissoit revêtu.
Pour Roderie, on en fit la demande. Le père dit que madame Honesta (C’étoit son nom) avoit eu jusque-là Force partis ; mais que parmi la bande
Il pourroit bien Roderic préférer, Et demandoit temps pour délibérer. On en convient. Le poursuivant s’applique À gagner celle où ses vœux s’adressoient.
Fêtes et bals, sérénades, musique, Cadeaux, festins, bien fort appétissoient, Altéroient fort le fonds de l’ambassade. Il n’y plaint rien, en use en grand seigneur,
S’épuise en dons. L’autre se persuade Qu’elle lui fait encor beaucoup d’honneur. Conclusion, qu’après force prières, Et des façons de toutes les manières,
Il eut un oui de madame Honesta. Auparavant, le notaire y passa ; Dont Belphégor se moquant en son âme : « Eh quoi ! dit-il, on acquiert une femme
Comme un château ! Ces gens ont tout gâté. » Il eut raison : ôtez d’entre les hommes La simple foi, le meilleur est ôté. Nous nous jetons, pauvres gens que nous sommes,
Dans les procès, en prenant le revers ; Les si, les car, les contrats, sont la porte Par où la noise entra dans l’univers : N’espérons pas que jamais elle en sorte.
Solennités et lois n’empêchent pas Qu’avec l’Hymen Amour n’ait des débats. C’est le cœur seul qui peut rendre tranquille : Le cœurs fait tout, le reste est inutile
Qu’ainsi ne soit, voyons d’autres états : Chez les amis, tout s’excuse, tout passe ; Chez les amants, tout plaît, tout est parfait ; Chez les époux, tout ennuie et tout lasse.
Le devoir nuit : chacun est ainsi fait. Mais, dira-t-on, n’est-il, en nulles guises, D’heureux ménage ? Après mûr examen, J’appelle un bon, voire un parfait hymen,
Quand les conjoints se souffrent leurs sottises. Sur ce point-là, c’est assez raisonné. Dès que chez lui le diable eut amené Son épousée, il jugea par lui-même
Ce qu’est l’hymen avec un tel démon : Toujours débats, toujours quelque sermon Plein de sottise en un degré suprême. Le bruit fut tel, que madame Honesta
Plus d’une fois les voisins éveilla ; Plus d’une fois on courut à la noise. « Il lui falloit quelque simple bourgeoise, Ce disoit-elle : un petit trafiquant
Traiter ainsi les filles de mon rang ! Méritoit-il femme si vertueuse ? Sur mon devoir je suis trop scrupuleuse : J’en ai regret ; et si je faisois bien… »
Il n’est pas sûr qu’Honesta no fit rien : Ces prudes-là nous en font bien accroire. Nos deux époux, à ce que dit l’histoire, Sans disputer n’étoient pas un moment.
Souvent leur guerre avoit pour fondement Le jeu, la jupe, ou quelque ameublement D’été, d’hiver, d’entre-temps, bref un monde D’inventions propres à tout gâter.
Le pauvre diable eut lieu de regretter De l’autre enfer la demeure profonde. Pour comble enfin, Roderie épousa La parenté de madame Honesta,
Ayant sans cesse et le père et la mère, Et la grand’sœur, avec le petit frère ; De ses deniers mariant la grand’sœur, Et du petit payant le précepteur.
Je n’ai pas dit la principale cause Do sa ruine, infaillible accident, Et j’oubliois qu’il eut un intendant. Un intendant ! Qu’est-ce que cette chose ?
Je définis cet être, un animal Qui, comme on dit, sait pêcher en eau trouble ; Et plus le bien de son maître va mal, Plus le sien croît, plus son profit redouble,
Tant qu’aisément lui-même achèterait Ce qui de net au seigneur resterait : Dont, par raison, bien et dûment déduite, On pourroit voir chaque chose réduite
En son état, s’il arrivoit qu’un jour L’autre devînt l’intendant à son tour ; Car, regagnant ce qu’il eut étant maître, Ils reprendroient tous deux leur premier être.
Le seul recours du pauvre Roderic, Son seul espoir, étoit certain trafic, Qu’il prétendoit devoir remplir sa bourse ; Espoir douteux, incertaine ressource.
Il étoit dit que tout seroit fatal À notre époux ; ainsi tout alla mal : Ses agents, tels que la plupart des nôtres,’ En abusoient ; il perdit un vaisseau,
Et vit aller le commerce à vau-l’eau ; Trompé dos uns, mal servi par les autres, Il emprunta. Quand ce vint à payer, Et qu’à sa porte il vit le créancier,
Force lui fut d’esquiver par la fuite, Gagnant les champs, où de l’âpre poursuite Il se sauva chez un certain fermier, En certain coin remparé de fumier.
À Matéo (c’étoit le nom du sire), Sans tant tourner, il dit ce qu’il étoit ; Qu’un double mal chez lui le tourmentoit : Ses créanciers, et sa femme encor pire ;
Qu’il n’y savoit remède que d’entrer Au corps des gens et de s’y remparer, D’y tenir bon ; iroit-on là le prendre ? Dame Honesta viendroit-elle y prôner
Qu’elle a regret de se bien gouverner ? Chose ennuyeuse, et qu’il est las d’entendre : Que de ces corps trois l’ois il sortirait, Sitôt que lui, Matéo, l’en prierait ;
Trois fois sans plus, et ce, pour récompense De l’avoir mis à couvert des sergents. Tout aussitôt l’ambassadeur commence Avec grand bruit d’entrer au corps des gens.
Ce que le sien, ouvrage fantastique, Devint alors, l’histoire n’en dit rien. Son coup d’essai fut une fille unique, Où le galant se trouvoit assez bien :
Mais Matéo, moyennant grosse somme, L’en fit sortir au premier mot qu’il dit. C’étoit à Naple. Il se transporte à Rome ; Saisit un corps : Matéo l’en bannit,
Le chasse encore : autre somme nouvelle. Trois fois enfin, toujours d’un corps femelle, Remarquez bien, notre diable sortit. Le roi de Naple avoit lors une fille,
Honneur du sexe, espoir de sa famille : Maint jeune prince étoit son poursuivant. Là, d’Honesta Belphégor se sauvant, On ne le put tirer de cet asile.
Il n’étoit bruit, aux champs comme à la ville, Que d’un manant qui chassoit les esprits. Cent mille écus d’abord lui sont promis. Bien affligé de manquer cette somme
(Car les trois fois l’empêchoient d’espérer Que Belphegor se laissât conjurer), Il la refuse : il se dit un pauvre homme, Pauvre pêcheur, qui, sans savoir comment,
Sans dons du ciel, par hasard seulement, De quelque corps a chassé quelque diable, Apparemment chétif et misérable, Et ne connoît celui-ci nullement.
Il a beau dire ; on le force, on l’amène, On le menace ; on lui dit que, sous peine D’être pendu, d’être mis haut et court En un gibet, il faut que sa puissance
Se manifeste, avant la fin du jour. Dès l’heure même, on vous met en présence Notre démon et son conjurateur : D’un tel combat le prince est spectateur.
Chacun y court ; n’est fils de bonne mère, Oui pour le voir ne quitte toute affaire. D’un côté sont le gibet et la hart ; Cent mille écus bien comptés, d’autre part.
Matéo tremble, et lorgne la finance. L’esprit malin, voyant sa contenance, Rioit sous cape, alléguoit les trois fois ; Dont Matéo suoit dans son harnois,
Pressoit, prioit, conjuroit avec larmes, Le tout en vain. Plus il est en alarmes, Plus l’autre rit. Enfin, le manant dit Que sur ce diable il n’avoit nul crédit.
On vous le happe et mène à la potence. Comme il alloit haranguer l’assistance, Nécessité lui suggéra ce tour : Il dit tout bas qu’on battît le tambour.
Ce qui fut fait. De quoi l’esprit immonde, Un peu surpris, au manant demanda : « Pourquoi ce bruit ? Coquin, qu’entends-je là ? » L’autre répond : « C’est madame Honesta
Qui vous réclame, et va, par tout le monde, Cherchant l’époux que le ciel lui donna. » Incontinent le diable décampa, S’enfuit au fond des enfers, et conta
Tout le succès qu’avoit eu son voyage. « Sire, dit-il, le nœud du mariage Damne aussi dru qu’aucuns autres états. Votre Grandeur voit tomber ici-bas,
Non par flocons, mais menu comme pluie, Ceux que l’hymen fait de sa confrérie ; J’ai par moi-même examiné le cas. Non que de soi la chose ne soit bonne,
Elle eut jadis un plus heureux destin : Mais, comme tout se corrompt à la fin, Plus beau fleuron n’est en votre couronne. » Satan le crut : il fut récompensé,
Encor qu’il eût son retour avancé. Car qu’eût-il fait ? Ce n’étoit pas merveilles Qu’ayant sans cesse un diable à ses oreilles, Toujours le même, et toujours sur un ton,
Il fût contraint d’enfiler la venelle ! Dans les enfers encor en change-t-on. L’autre peine est, à mon sens, plus cruelle. Je voudrois voir quelque saint y durer !
Elle eût à Job fait tourner la cervelle. De tout ceci, que prétends-je inférer ? Premièrement, je ne sais pire chose Que de changer son logis en prison.
En second lieu, si, par quelque raison, Votre ascendant à l’hymen vous expose, N’épousez point d’Honesta, s’il se peut : N’a pas pourtant une Honesta qui veut.
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