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1656

A M. DE MAUCROIX

Jean de La Fontaine

Tous les sens furent enchantés ; Et le régal eut des beautés Dignes du lieu, dignes du maître, Et dignes de leurs majestés,

Si quelque chose pouvoit l'être. Toutes entre elles de beauté Contestèrent aussi chacune à sa manière ; La reine avec ses fils contesta de bonté ;

Et Madame, d'éclat avecque la lumière. En cet endroit, qui n'est pas le moins beau De ceux qu'enferme un lieu si délectable, Au pied de ces sapins et sous la grille d'eau,

Parmi la fraîcheur agréable Des fontaines, des bois, de l'ombre et des zéphyrs, Furent préparés les plaisirs Que l'on goûta cette soirée.

De feuillages touffus la scène étoit parée, Et de cent flambeaux éclairée : Le ciel en fut jaloux. Enfin figure-toi Que lorsqu'on eut tiré les toiles,

Tout combattit à Vaux pour le plaisir du roi : La musique, les eaux, les lustres, les étoiles. On vit des rocs s'ouvrir, des termes se mouvoir, Et sur son piédestal tourner mainte figure.

Deux enchanteurs pleins de savoir Firent tant, par leur imposture, Qu'on crut qu'ils avoient le pouvoir De commander à la nature.

L'un de ces enchanteurs est le sieur Torelli, Magicien expert, et faiseur de miracles ; Et l'autre, c'est Le Brun, par qui Vaux embelli Présente aux regardants mille rares spectacles :

Le Brun dont on admire et l'esprit et la main, Père d'inventions agréables et belles, Rival des Raphaëls, successeur des Apelles, Par qui notre climat ne doit rien au romain.

Par l'avis de ces deux la chose fut réglée. D'abord aux yeux de l'assemblée Parut un rocher si bien fait, Qu'on le crut rocher en effet ;

Mais, insensiblement se changeant en coquille, Il en sortit une nymphe gentille Qui ressembloit à la Béjart, Nymphe excellente dans son art,

Et que pas une ne surpasse. Aussi récita-t-elle avec beaucoup de grace On prologue, estimé l'un des plus accomplis Qu'en ce genre on pût écrire,

Et plus beau que je ne dis, Ou bien que je n'ose dire ; Car il est de la façon De notre ami Pellisson.

Ainsi, bien que je l'admire, Je m'en tairai, puisqu'il n'est pas permis De louer ses amis. C'est un ouvrage de Molière.

Cet écrivain par sa manière Charme à présent toute la cour. De la façon que son nom court, Il doit être par delà Rome :

J'en suis ravi, car c'est mon homme. Te souvient-il bien qu'autrefois, Nous avons conclu d'une voix Qu'il alloit ramener en France

Le bon goût et l'air de Térence ? Plante n'est plus qu'un plat bouffon, Et jamais il ne fit si bon Se trouver à la comédie ;

Car ne pense pas qu'on y rie De maint trait jadis admiré, Et bon IN ILLO TEMPORE ; Nous avons changé de méthode ;

Jodelet n'est plus à la mode, Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas. Je voudrois bien t'écrire en vers

Tous les artifices divers De ce feu le plus beau du monde, Et son combat avecque l'onde, Et le plaisir des assistants.

Figure-toi qu'en même temps On vit partir mille fusées, Qui par des routes embrasées Se firent toutes dans les airs

Un chemin tout rempli d'éclairs, Chassant là nuit, brisant ses voiles. As-tu vu tomber des étoiles ? Tel est le sillon enflammé,

Ou le trait qui lors est formé. Parmi ce spectacle si rare, Figure-toi le tintamare, Le fracas et les sifflements

Qu'on entendoit à tous moments. De ces colonnes embrasées Il renaissoit d'autres fusées, Ou d'autres formes de pétard,

Ou quelque autre effet de cet art ; Et l'on voyoit régner la guerre Entre ces enfants du tonnerre, L'un contre l'autre combattant.

Voltigeant et pirouettant, Faisant un bruit épouvantable, C'est-à-dire un bruit agréable. Figure-toi que les échos

N'ont pas un moment de repos, Et que le chœur des Néréides S'enfuit sous ses grottes humides. De ce bruit Neptune étonné

Eût craint de se voir détrôné, Si le monarque de la France N'eût rassuré, par sa présence, Ce dieu des moites tribunaux.

Qui crut que les dieux infernaux Venoient donner des sérénades A quelques unes des Naïades. Enfin, la peur l'ayant quitté,

Il salua Sa Majesté : Je n'en vis rien, mais il n'importe. Le raconter de cette sorte Est toujours bon ; et quant à toi,

Ne t'en fais pas un point de foi. Ces chevaux qui jadis un carrosse tirèrent, Et tirent maintenant la barque de Caron, Dans les fossés de Vaux tombèrent,

Et puis de là dans l'Achéron.

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