I. - Je suis ruiné! Ces mots qu'accompagnait un profond soupir sortaient, suivis d'un blasphème terrible, du plus profond des entrailles de Simon von Thranne, jeune peintre aimable pourtant et de bonne mine, qui venait de perdre une fortune assez considérable par la faillite d'un banquier de Paris. Le matin déja des discours à voix basse, des phrases inachevées, des avertissements charitables, mais prudemment obscurs et mystérieux, - sinistres avant-coureurs! - avaient éveillé ses soupçons, jeté l'inquiétude en son coeur, et bientôt la foudroyante certitude était venue hardiment et sans peur jusqu'à lui. Pâle et chancelant il s'acheminait vers sa demeure. Tout lui paraissait hideux et sombre, tout lui faisait mal, - la voix des hommes, la multitude, la rue, les pavés, - tout ce qu'il voyait, tout ce qui frappait son oreille; son âme se heurtait à tous les mauvais côtés des choses et glissait sur tout ce qu'il y avait de bon, de consolant, de doux, de salutaire, autour de lui. Sa pensée bouillait; tout ce qui remuait autour de lui excitait l'inquiète pensée qui élargissait en la rongeant la plaie saignante de son coeur. Il aurait voulu avoir des ailes pour s'envoler loin du bruit, loin du fracas, dans son cabinet, dans ce solitaire réduit que l'on sait si peu apprécier, cage dont le verrou n'est qu'en dedans et qu'on désigne lorsqu'on dit: chez moi. Etre chez soi! c'est à dire, rentrer au dedans de l'intimité de son existence; être seul, avec la fantaisie, ou avec la Muse, ou avec la rêverie, et toujours avec l'intelligence, sérieuses mais aimables enchanteresses qu'on respire et qui ne se font jamais voir. Ce serait la du moins, dans cette retraite, qu'il pourrait méditer en paix sur son malheur, - car il y a de la douceur, de la volupté à ruminer son infortune, cela soulage; - qu'il pourrait y réfléchir en silence, qu'il pourrait se répéter à loisir et à satiété: je suis ruiné! dans tous les tons et sous toutes les formes, et savourer en se la redisant vingt fois cette phrase déchirante. Il arrive chez lui, se jette sur sa chaise, joint ses mains et dit avec froideur, mais avec cette froideur du désespoir qui glace et fait frémir: - C'en est done fait, je suis ruiné! Plus rien au monde! Avec mon argent tout m'a quitté. Oh! les hommes, les hommes! Encore un qui me trompe, qui est venu à moi doux et affable, qui s'est asservi mon inexpérience, et voilà qu'il me vole, qu'il me perd! Que faire? On se respecte, on va dans le monde, on ne se dégrade pas ainsi. On porte le coeur haut, on ne dit pas, on ne se dit pas: j'ai fait une imprudence, j'ai été trompé, j'ai été dupe. Si j'allais être ridicule! Oh! que devenir! Ne se fait pas ouvrier qui veut. Ne se fait pas valet qui a été maître. Oh! s'il y avait quelqu'un qui voulût recevoir la confidence de mes ennuis, à qui j'eusse le courage de parler comme en cet instant je me parle à moi-même, le courage de donner à feuilleter le livre entier de mon âme! mais j'ai beau regarder autour de moi, désormais je ne dois m'attendre qu'à rencontrer des inconnus. La société me tournera le dos maintenant. Je n'avais que des connaissances, elles ne me connaîtront plus. Connaissances, indifférences! Connaissances, arbres qui plient quand on veut s'appuyer contre leur tronc! Oh! je suis bien malheureux! Ma bonne Allemagne, je vous regrette! Je n'ai plus d'amis, je les ai oubliés. Mais je l'ai voulu, n'importe! Il est des choses qui n'ont pas de retour, eux aussi ils m'auront oublié. Je n'en regrette qu'un, qu'un seul!... Pourtant je l'aimais bien, lui!... Loin de moi cette amére pensée, ne nous reprochons rien. Coeur étourdi, qui ne savais pas comprendre la faiblesse d'un autre coeur; mauvaise langue, qui as détruit toute une vie de bonheur par un instant de légèreté, par une phrase commencée, achevée dans l'espace d'une seconde, qui es venue brusquement plonger ton dard sans pitié dans un tendre coeur trop facile à blesser, qui l'as détourné du chemin qui le conduisait vers le mien!... Hélas, hélas! encore une page à déchirer du livre de ma vie! Et cela est perdu, perdu à jamais, comme ma fortune! Et le pauvre jeune homme pleurait et ne trouvait pas d'issue pour sortir de l'abîme où un scélérai l'avait poussé. Il était désolé. Il se sentait si profondément malheureux qu'il aurait voulu rendre ses meubles les confidents de ses peines, qu'il en aurait parlé à son chien s'il avait eu un chien. Et ce n'était pas le regret seulement d'avoir perdu sa fortune qui l'accablait, mais l'orgueil ne jouait pas un rôle moins important dans ses chagrins, car, - nous venons de le voir, - il se disait déja qu'il venait de descendre l'échelle de quelques degrés, qu'il allait tomber dans une classe inférieure de la société, que le monde où il avait vécu lui serait fermé désormais, et mille autres choses les unes aussi tristes que les autres. - Voilà donc tout ce qui me reste, dit-il après un silence, en jetant sa bourse avec force sur la table. - Oh! s'il y avait un moyen de féconder cette misérable poignée d'argent, dont hier j'aurais fait l'aumône au premier mendiant venu!... A ces mots il jette son coude sur la table et reste quelque temps dans cette attitude la main sous la tête et les yeux sur la bourse. Tout-à-coup ses traits sombres s'adoucissent, s'effacent peu à peu tout-à-fait jusqu'à devenir riants; on dirait que ses yeux éteints jettent des lueurs d'espérance, sa bouche s'ouvre légèrement. - Eh! mais, dit-il, rien n'est plus facile, comme s'il se répondait à sa dernière phrase. Oui, tentons la fortune! Je ne risque rien; ce que renferme cette bourse est de peu de valeur; si je perds, ce ne sera pas assurément de bien haut que je tomberai, tandis que si le sort m'est favorable... Qui sait? je pourrai aller loin. Oui, allumons mes esprits à la flamme du jeu, triomphons ou mourons sur le champ de bataille du tapis vert! Allons! du courage! Je vois la fortune me sourire, les cartes sont là qui me font signe; c'est une inspiration, l'écouter un devoir! Oui, méprisable argent, nous te ferons épouser le beau tapis et nous verrons si tu nous enfanteras une lignée pareille aux étoiles du ciel ou au sable des mers! A ces mots il sort dans les convulsions du délire et porte, - pour la première fois! - ses pas vers une maison de jeu. En allant vers la maison de jeu le coeur lui battait comme à un homme qui se rend pour la première fois à un mauvais lieu. En des moments plus paisibles il se serait fait des reproches, il y aurait eu combat en son âme; maintenant il n'y avait que désespoir aveugle, aveugle espérance, qui le poussaient, qui l'entraînaient vers le repaire au sortir duquel tant d'hommes se sont détruits, se détruisent, se détruiront. Il avait perdu la tête; le jeu, seul brin de paille οù s'attachait le pauvre naufragé, le jeu seul lui rendrait sa fortune, lui ferait redevenir celui qu'il venait d'être. Le malheureux! un autre a ses parents, un autre a ses amis, un autre a son talent, car la bourse de l'artiste c'est son génie; - des parents, il n'en avait plus; des amis, il les avait préférés à un sol étranger; du talent, il en aurait un jour, mais il ne tenait que faiblement encore le pinceau et la palette; il n'y avait qu'un seul être au monde qu'il regrettât, qu'il n'avait pas su apprécier, qu'il avait blessé, qu'il avait offensé, et qui était,... οù? Il ne le savait pas, peut-être dans le cercueil, toujours bien loin de lui, et qui n'aurait pas sans doute gardé le plus léger souvenir de son compagnon d'enfance; il n'avait plus pour soutien, pour appui, pour confident, que le jeu, l'infàme, l'exécrable jeu, avec sa passion violente, ses courtisans crapuleux, ses rires de l'enfer, ses yeux secs, ses joues creuses, ses cheveux hérissés, le jeu avec son atmosphère empoisonnée qui ternit l'àme, flétrit le coeur, altère la pensée! Il gagne, il gagne beaucoup. Demain il reviendra, demain il se replacera sur la honteuse banquette; le premier pas est fait, il croit à son bonheur, il se dit que c'est le ciel qui l'inspire. Le coeur soulagé, se sentant de nouveau cet aplomb qui nous revient avec la richesse, il rentre chez lui, ayant foi en lui-même, regardant l'avenir sans frissonner, voyant toujours le jeu qui lui fait les yeux doux et murmure à son oreille: persiste, persiste. Son portier lui remet une lettre. Après avoir étalé devant soi l'argent qu'il vient de gagner, il s'assied. ouvre la lettre et y trouve la somme de deux mille francs en billets.
A Monsieur von Thranne. J'apprends, Monsieur, que le malheur est arrivé que je prévoyais depuis un an. Votre banquier a fait faillite. C'était un homme fourbe et sans conscience; je vous avais averti, mais vous ne m'avez pas écouté et vous voyez ce qui arrive. Mais l'heure de l'infortune n'est pas celle des reproches. Vous vous êtes laissé séduire par des dehors obligeants, par la ruse et la perfidie cachées sous le manteau de la bienveillance; c'est là encore une preuvé de la pureté, de la virginité de votre coeur qui ne sait pas encore combien le vice et la méchanceté sont jolis, et qui se plaît à ne voir que le côté le plus favorable de tout ce qui l'entoure. L'âge vous détrompera. La lecon que le ciel vous donne en ce jour est trop frappante pour ne pas vous laisser une impression pour la vie, et dès cet instant vous serez plus circonspect. Pourtant ne vous laissez pas abattre par l'infortune, cela est indigne de l'homme. Point de faiblesse! Soyez ferme, ayez courage dans l'avenir, restez grand dans l'adversité! Travaillez; s'il le faut, gagnez votre pain à la sueur de votre front, on vous en respectera da-vantage. Soyez. persuadé de la part que je prends à la perte que vous venez d'éprouver; personne plus que moi n'espère voir s'améliorer votre position.
Point de nom, point de date, pas un mot sur l'argent envoyé, rien que cela. Que l'on juge de l'impression que firent cette somme et cette lettre sur l'esprit de Simon. Il regarda longtemps stupidement, anéanti les caractères inconnus, et resta plongé dans une même et ineffable perplexité. Il aurait oublié de prendre haleine. Enfin il put trouver des paroles. - Encore, s'écria-t-il, encore! Ange qui t'attaches à mes pas et qui me suis en tout lieu, qui donc es-tu? Sublime inconnu, s'il m'est défendu de te voir, de te contempler, où donc est ton idole pour que je me jette devant à genoux et en embrasse le sacré piédestal. Oh! laisse-moi t'adorer, bon génie, qui me relèves chaque fois que je tombe, qui me cries, abîme! quand je crois mettre le pied sur des tapis de fleurs. Es-tu dans le ciel, es-tu sur la terre? C'est aujourd'hui pour la quatrième fois. Une femme me trompe, ma vie est en danger, tu es là en sentinelle, tu m'ouvres les yeux; un homme sait gagner mon affection, tu me dig: retourne, fuis cet homme! Maintenant je ne vois que trop combien tes soupçons étaient justes. Hélas! pourquoi ne pas t'avoir écouté quand tu me disais de me mettre en garde contre les prévenances de cet infâme banquier? Mais aussi il était si profoadément corrompu, sa bonté dangereuse avait pris un tel ascendant sur moi, il savait si habilement déguiser ses coupables intentions, ses paroles avaient gagné un em-pire si irrésistible sur mes esprits, que je fus ébloui, fasciné, que je fermai l'oreille aux conseils? que je me laissai tout doucement glisser dans le piège. Puis il ajouta, - tellement la passion du jeu fait de rapides ravages dans l'âme de l'homme: - Je suis sauvé maintenant! j'emporte cet argent, je gagne encore et me voilà remonté d'où j'étais descendu. Encore un coup de la fortune et je suis ce que j'étais. Et le visage de Simon avait une expression singulière de bonheur; il souriait, il était plein de contentement, d'espérance, plus que cela, de certitude. Il se sentait riche déja, il était sûr de gagner, perdre pour lui était chose impossible! Ainsi cet argent qui lui avait été envoyé par une main amie et charitable afin de le soulager dans sa détresse, devait tourner à mal dans son esprit déja porté vers un but pervers. Il prit la somme, s'en fut à sa maison de jeu, gagna, perdit, gagna, perdit encore, continua de perdre. A mesure que la fortune lui était contraire sa fureur s'allumait, ses poings se crispaient? sa poitrine se soulevait; tandis que l'une de ses mains jouait, l'autre se cachait dans ses cheveux qu'elle tenait fortement. A chaque nouvelle perte il se cognait le front et se prenait la chevelure avec une rage nouvelle. Il était comme celui qui se sentant noyer tente encore de regagner le rivage et que la force des flots en repousse à chaque nouvel effort; à mesure que les vagues s'opposent, ses mouvements deviennent plus vigoureux, et sa furie s'accroît en raison du péril. Il était hagard, il était hideux; ses yeux sortaient de leurs orbites, son haleine fatiguait sa poitrine. Il perdait toujours. Quelqnefois la fortune traîtresse lui jetait bien quelques grains d'or, mais c'était pour les lui reprendre ensuite avec usure. Il jouait stupidement, sans calculer la chance. Enfin il finit par perdre tout. Alors, sans même pousser un soupir, il prit son chapeau et disparut. Personne n'y fit attention et le sillage qu'il avait fait dans la foule s'effaça aussitôt derrière lui; seulement il y avait dans un des coins les plus reculés de la salle quelqu'un qui ne jouait pas et qui parlait bas à un autre qui paraissait son domestique et auquel il montrait le joueur d'un signe d'yeux et de tête. Ces deux hommes sortirent ensemble de la maison presque au même instant que Simon. Simon ne les apperçut point, car il avait la fièvre, il était bouleversé, il sentait bien qu'il était perdu sans retour et le remords le tordait sur un lit de tourments. Enfin pouvant trouver un cri et contractant son visage comme pour en faire jaillir des pleurs qui ne voulaient pas venir jusqu'à la paupière: - Oh! s'écria-t-il, n'avoir pas même de quoi mourir! Il ne lui restait que le suicide. Peu à peu sa raison et son calme revinrent. Pourtant sa résolution était prise. Il en était à son dernier jour. Qui est-ce qui songerait à lui? Le peu de personnes qu'il fréquentait se diraient: c'est dommage! Pendant deux jours ce serait une nouvelle, et une nouvelle assez insignifiante, qu'elles se raconteraient au bal ou à la promenade, entre une invitation et une déclaration d'amour, et ce serait tout. Rentré chez lui, il reçut un billet de la part de Madame la baronne de Causse. C'était-là une personne à laquelle il n'avait pas encore pensé, tellement tout son être était altéré depuis son malheur. Madame de Causse lui avait toujours témoigné beaucoup d'intérêt, il l'allait trouver souvent et surtout alors qu'il avait quelque chagrin à épancher; d'ailleurs c'était une femme dont il aimait la conversation de bon goût et qui ne lui semblait inspirer que beaucoup de confiance. Cependant il n'avait pas encore pensé à elle, comme aussi il semblait presque avoir oublié le protecteur mystérieux qui l'avait si souvent sauvé par ses conseils, qui hier encore lui avait si généreusement ouvert sa bourse. En ouvrant le billet il se sentit illuminé comme d'une lumière céleste, lui qui venait de tomber si bas, et qui de cette société avilie, sale, dépravée, infernale, au milieu de laquelle il s'était jeté, se sentait emporté en quelque sorte au doux contact de ce billet élégamment plié par une main qui lui était chére, dans une atmosphère de puretè et de bonne compagnie. A M. Simon von Thranne. Monsieur, venez, passer la soirée chez, moi; je vous en supplie. J'ai à vous parler. Je vous conjure de venir. Baronne de Causse. Ce peu de mots semblaient avoir couté beaucoup d'efforts à tracer. - J'irai, dit Simon après avoir réfléchi, et peut-être en disant cela il lui revenait quelque espérance. Elle aura appris la faillite de mon banquier, elle voudra me consoler.... me voir du moins. Ce billet est écrit avec une agitation extraordinaire, les expressions en sont d'un intérêt si tendre, expriment un empressement... C'est comme si elle savait!... Mais non, cela n'est pas possible. Oh! si elle savait tout, elle ne voudrait plus entendre prononcer mon nom! Allons, voyons-la! ce sera pour la derniére fois. Quand l'horloge sonna huit heures, Simon était chez la baronne.
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