III. Madame de Causse eut besoin de toutes les forces de son âme pour se remettre du trouble et de l'agitation où l'avait laissée la visite de Gollber. Longtemps elle parcourut son salon, tantôt à pas précipités, la main cachée dans les boucles de ses cheveux, comme si elle cherchait à bien se rappeler tous les détails de ce qu'elle venait d'entendre; tantôt elle s'arrêtait, versait des larmes et tordait ses mains. Elle se trouvait heureuse d'être seule. Dans la crainte d'être surprise, elle essaya de se calmer, s'assit, essuya ses yeux mouillés de pleurs et réfléchit à la manière dont elle s'acquitterait le mieux du devoir que l'humanite lui prescrivait de remplir et dans l'accomplissement duquel sa générosité trouvait tant de charmes. Elle était si contente de l'idée qu'elle triompherait, qu'elle ramènerait Simon dans les bras de son ami! La femme c'est le médecin du coeur. Le soir vint. Elle avait surmonté sa faiblesse naturelle et se sentait assez forte pour la noble mission dont elle était si glorieuse. Simon arriva. Quand il fut établi devant le foyer pétillant de la baronne, celle-ci leva avec tristesse les yeux sur lui en se disant qu'il avait bien changé; il était pâle, il était distrait. Ce n'était plus cet aimable jeune homme qui tenait encore par quelques liens à l'enfance, c'était un homme maintenant dont les passions bouillonnaient, dont les orages du désespoir avaient troublé la limpidité de l'âme. - Comme vous êtes pâle, mon cher von Thranne, dit enfin la baronne d'une voix faible, est-ce que vous souffrez? - Oui, Madame, beaucoup. - Eh bien! moi aussi et beaucoup, mais là, et elle porta la main à son coeur. - Et quoi, Madame, dit Simon en s'efforçant de sourire, ne seriez vous plus heureuse, et quelle cause peut... - Simon, savez-vous ce que c'est que l'amitié? Simon, pris à l'improviste par cette brève demande, regarda la baronne d'un oeil pénétrant. - L'amitié, c'est un breuvage céleste, une liqueur composée de deux liqueurs, on ne peut jeter l'une sans l'autre. - Eh bien! plaignez-moi, j'ai jeté ce nectar précieux. Ecoutez-moi avec attention, il faut que je vous conte cela, j'avais cela sur le coeur depuis très longtemps. Je suis bien coupable. J'avais une amie, une bien tendre amie, une amie de pension, et je l'ai perdue, Simon, et je l'ai perdue par ma faute. C'était un soir, nous étions invitées ensemble; la pauvre fille! ce n'était pas sa faute si on était jaloux de ses talents! On parlait de vers, on lui en parlait puisqu'on se rappelait les stances délicieuses échappées naguère à son coeur, mais on lui en parlait par méchanceté et pour se faire une arme contre elle de ses discours un peu exaltés, et moi, poussée par je ne sais quel démon, je ne pus étouffer une plaisanterie, cruelle à la vérité... - Madame, c'est pousser trop loin cette raillerie. Mais vous êtes atroce, mais vous voulez donc me rendre fou, me tuer, mais vous venez donc de l'enfer, et vous êtes quelque sorcière maudite pour venir me dire des secrets dont deux personnes au monde sont seules dépositaires! Oh! vous savez tout, la honte ne me permet pas de lever mes yeux en votre présence! La baronne le regarda avec compassion et dit avec dignité: - Oui, je sais tout, mais je sais aussi que le malheur et le désespoir guident vers les ténébres, qu'ils dégradent et précipitent bien bas souvent l'âme humaine; je sais aussi qu'il est des torts qui ne sont pas irréparables; je sais que Dieu aime à pardonner, et que l'homme vertueux aime à pardonner comme lui. Venez, Simon, vous voyez devant vous une sincère amie qui ne veut que votre bien, qui veut vous faire tout oublier, qui ne désire qu'une seule chose, vous rendre au bonheur, à l'amitié, et vous tendre la main pour vous reconduire vers celui que vous croyez perdu. - Que dites-vous, Madame, je pourrais le revoir! Mais non, vous me flattez d'un vain espoir, vous vous jouez de moi, vous me trompez. Je crains de comprendre. Oh! comment me présenter devant lui? Je n'ose plus rencontrer vos regards, Madame, comment affronter les siens? Je l'ai si cruellement offensé! Hélas! si vous saviez quel poignard, quel profond repentir, sont toujours là dans mon coeur, vous auriez pitié de moi. Depuis le moment des fatales paroles, depuis que je compris de quel trait envenimé je venais de percer le coeur de mon ami, je ne comptai plus sur mon pardon et crus inutile et au-dessous de moi de l'aller implorer. Fausse honte, Madame! Pauvre Arnold, je t'ai bien méconnu! La conviction d'avoir mal agime tourmentait nuit et jour. J'évitai nos amis communs, je fuyai jus-qu'aux lieux où le hasard pouvait nous mettre ensemble et parvins enfin par l'isolement complet auquel je me condamnai à me rendre odieux tout ce qui m'entourait. Ma fausse position me devint de plus en plus insupportable, et je me dis, que puisque le sort voulait que nous fussions séparés désormais, il ne devait pas seulement se trouver des rues et des quais et des clochers, mais des pays, mais des montagnes, mais des jours entiers entre nous deux, et dans un accès d'humeur, je partis. Hélas! je m'en suis bien repenti, l'image d'Arnold me poursuit sans cesse.... - Allons, mon ami, dès ce moment oublions le passé, renaissez au bonheur, secouez la boue qu'un instant d'erreur a jetée sur votre âme, volez dans les bras de votre ami, reprenez l'amour de la vie sur son sein qui brûle toujours pour vous de la même ardente et inaltérable amitié! - Vous l'avez donc vu, Madame, et vous lui avez parlé et il vous a tout conté? - Oui, Simon, il m'a conté toute votre histoire qui est la sienne, toute son histoire qui est la vôtre. - Oh! Madame, il n'y a que lui aussi qui ait pu vous la dire; je vous crois, je vous crois! - Mais vous ne savez pas encore tout; sondez votre mémoire. Vous avez un mystère dans votre vie dont le voile n'est pas encore levé à vos yeux. - Eh bien?... - Ce bienfaiteur sans nom, cet inconnu sublime qui depuis deux ans vous suit et vous surveille, ce mystérieux personnage auquel vous devez la vie.... Vous ne devinez pas encore? Simon n'avait plus de paroles.
- C'est lui. Il se leva en tremblant de tous ses membres. - C'est lui, Madame, c'est lui, diles-vous? Et il sanglotait. - Oh! voyez, je pleure, tantôt encore je croyais n'avoir plus de larmes. Où est-il, Madame, où est Arnold? Je veux le voir, embrasser ses genoux, le bénir... Arnold, Arnold, où es-tu? Reconnais donc ma voix, Arnold! Il s'avança vers la porte, mais ne pouvant résister à tant d'émotion, il tomba sans connaissance. Le ciel était descendu au coeur de la baronne; ses yeux étincelaient de larmes et de bonheur. Elle était bien belle ainsi; ce n'était plus une femme, c'était un ange. Elle étendit Simon sur un sopha et s'empressa de lui porter des secours. Quand il eut repris ses sens, la fatigue le plongea peu d'instants après dans un profond sommeil. Madame de Causse se mit à genoux près du sopha sur lequel Simon reposait et pria, et cette calme et sainte oraison monta comme un pur encens vers le trône du tout-Puissant. Simon dormait depuis quelque temps quand Gollber entra; celui-ci le croyait parti et n'avait pu résister au désir de savoir le résultat d'une entrevue dont le succès était pour lui d'un si haut intérêt. Il trouva la baronne à la porte du salon. - Chut! dit-elle, il dort. Son saisissement a été si violent que ses forces out succombé; il a besoin de repos. Oh! monsieur, si vous aviez vu ses larmes, son repentir; si vous saviez tout ce qu'il a souffert depuis qu'il a vécu loin de vous; si vous aviez été témoin du délire de sajoie quand je lui ai dit que je vous avais vu, de sa reconnaissance quand il a su que c'était vous...
- Comment! vous lui avex dit?.. - Il est instruit de tout. - Oh! merci, vous m'avez épargné une tâche pénible. Alors il s'avança vers le sopha et considéra longtemps Simon qui dormait toujours. - Tu m'es donc rendu enfin! murmura-t-il à plusieurs reprises; nous allons refaire notre vie, renouer le fil que le destin avait rompu. Et il ne se lassait pas de contempler Simon, de chercher sur sa joue les roses que le bonheur de l'amitié y avait adis fait éclore et que trois années venaient de faner, d'épier sur sa bouche entr'ouverte ce sourire ravissant qui captivait tous les coeurs, et Arnold était heureux. Tout-à-coup Simon se réveille, jette un regard étonné autour de lui et fixe les yeux sur Gollber, mais stupidement et sans comprendre encore; celui-ci alors lui tend les bras et impatient de jouir lui dit d'une voix que l'émotion rend vibrante: - Viens donc, Simon, viens donc, c'est moi! Simon jeta un cri perc̣ant et se précipita aux genoux d'Arnold. - Non, ami, ta place est ici, s'écria Gollber en pressant Simon sur son coeur. Oh! j'ai reconquis mon trésor! Faiblesse humaine, je te défie de me le prendre une seconde fois! Il se passa alors un temps où personne ne parlait, mais où l'on entendait une pluie abondante de larmes qui rafraîchissait deux coeurs desséchés. Arnold rompit le silence. - Simon, dit-il, nous nous retrouvons enfin, grâce à cette femme adorable, j'espère que tu t'en souviendras toujours, mais je te défends de parler jamais devant moi des trois dernières années, elles sont pour moi comme si elles n'avaient pas été. Simon était anéanti. - Quant à moi, dit la baronne, j'ai joué rôle de la comtesse de Wintersee dans Misanthropie et Repentir. C'est un bien beau rôle, Monsieur, et je vous remercie de me l'avoir confié. - Souffrez, Madame, dit alors Simon rendu au bonheur, souffrez que je vous confie davantage. Mon avenir est en vos mains. Le plus pur amour est celui qui naît au souffle de la vertu. La baronne était heureuse. A cette heure deux hommes et une femme vivent réunis sous le même toit, sous le même bonheur, un jour ils vivront ensemble dans les mêmes cieux.
Novembre 1834.
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