II. La baronne de Causse appartenait à une espèce de femmes qui est, hélas! bien clair-semée dans le monde. Elle unissait aux grâces de l'esprit, assez communes chez une personne de sa naissance, un extérieur agréable et les charmes d'une conversation toujours intéressante et choisie. Mais elle avait encore, outre ces dons, le bonheur de sentir vivement, de plonger de toute son âme dans les douleurs d'autrui, en même temps que celui d'y compâtir et de se plaire à les soulager par de douces paroles ou par de sages conseils. Son coeur ne s'était pas, comme chez tant d'autres femmes, usé dans la société des hommes et à voir la foule onduler autour d'elle. Reine des salons du grand monde, elle savait, dans les réunions, dans les fêtes, mêler à la joie les mots piquants et les riens délicieux dont elle seule semblait avoir le secret. Elle savait répandre autour d'elle ces fleurs qui embellissent toujours celle que la nature a pris plaisir à douer d'un esprit supérieur, mais bien au-dessus de cette multitude qui folâtrait autour d'elle et jusqu'à laquelle elle s'abaissait si gracieusement et si volontiers, ce n'était que chez elle, dans le cercle d'un petit nombre de relations intimes, qu'elle se donnait comme elle était; là elle savait causer avec tant de naïveté, tant d'abandon, de bonhomie; là elle savait jeter tant d'intérêt sur les moindres bagatelles, les moindres anecdotes qu'elle se hasardait à conter, et laissait jouir librement ceux qui restaient suspeudus à ses lèvres du charme séduisant de sa parole. Quelquefois elle faisait céder, et sans qu'on s'en aperçût, les rires et les folâtreries à des réflexions plus sérieuses, et ses discours prenaient un ton qui sans rien perdre de sa douceur habituelle, imprimait le respect et l'admiration à tous ceux qui l'entouraient; c'étaient alors des discours sur les lettres, sur la poésie, ou bien sur les qualités de l'âme, sur la manière de supporter l'adversité, de se conduire dans la vie; son âme s'exaltait en parlant de vers et de vertu, sa voix harmonieuse et pure avait de ces accents qui trouvaient tout de suite le chemin du coeur, et on l'admirait, on l'écoutait avec ivresse comme un être d'un ordre supérieur. C'est à ces petites réunions que Simon fut admis. La baronne l'avait distingué parmi les personnes qu'elle rencontrait dans le monde et ensuite parmi celles qu'elle recevait chez soi. Avouons-le, quoique elle-même ne se l'avoua pas, la baronne s'éprit du jeune artiste. Fut-ce à cause de sa belle tournure, de ses cheveux châtains bouclés et de son regard rêveur et candide, ou de son coeur naïf et pur, malgré ses vingt-un ans, - car aujourd'hui on est vieux au sortir du berceau, - de son âme ouverte à tout le monde comme à toutes les impressions honnêtes et nobles? nous ne savons rien, si ce n'est que Madame de Causse l'aimait. Cependant, en femme qui ne se faisait plus illusion, elle voulait renfermer à jamais en son coeur un amour que la différence de quelques années - elle avait vingt-sept ans - et plusieurs autres raisons défendaient de nourrir. Elle se contraignit; elle avait trop d'estime pour Simon et pour soi-même, pour qu'elle voulût, en laissant percer son amour, se rendre ridicule en même temps que Simon. Cependant, et pourtant sans qu'elle connût pour cela ni les relations, ni les circonstances de la vie du jeune peintre, par tous les artifices qu'une femme d'un esprit aussi subtil que le sien acquiert en fréquentant le monde, elle avait réussi à force de prévenances, - non pas de ces prévenances coquettes ou sottement obligeantes qui ouvrent les yeux aux jeunes gens même les plus novices, - mais à force de bontés et de témoignages d'intérêt, témoignages qui n'étaient que trop sincères, à l'accoutumer à venir de temps en temps causer auprès d'elle, le soir, au coin de son feu. Le plus souvent alors la conversation prenait, ou plutôt la baronne aimait à faire prendre à la conversation une nuance un peu mélancolique, d'ailleurs elle avait remarqué que Simon trouvait du charme à se laisser aller avec elle à la rêverie, et que, à mesure qu'elle versait dans son âme les secrets de la sienne, - la confidence est si douce aux tendres coeurs! - les tristesses de l'âme de Simon commençaient à se montrer à la surface, et que souvent il lui était échappé alors l'aveu de telle ou telle peine qu'à force d'intimes épanchements elle parvenait à arracher de son coeur. Alors il se sentait soulagé, délivré comme d'un pesant fardeau, quoique en effet la plupart de ses chagrins semblaient d'assex, peu d'importance; mais ce sont justement ces sortes de peines qui pèsent bien souvent le plus lourdement quand il faut les étouffer, et la baronne avait surpris plusieurs fois une larme qui brillait dans l'oeil de son jeune ami, au son de certaines paroles qui semblaient retentir bien douloureusement dans son coeur; alors elle s'était efforcée de le consoler, d'adoucir autant qu'il était en elle les souffrances qu'il pouvait avoir et dont elle n'a-vait jamais pu pénétrer, dont elle n'avait jamais vouIu demander la cause. Vers deux heures, comme madame de Causse était occupée à lire un roman nouveau qu'elle avait entendu vanter dernièrement par quelques hommes de lettres, on annonça monsieur Gollber. Arnold Gollber était un jeune poète allemand assez agréable dont la réputation commencait à se faire jour à Paris et dont elle aimait beaucoup les poésies qu'on venait de traduire en français. Il pouvait avoir vingt-quatre ans. Il était grand et maigre, et ses traits n'auraient eu rien de remarquable si ses yeux n'avaient donné à son visage un certain caractère de langueur et de tristesse, et n'avaient relevé l'expression de sa physionomie qui du reste était calme et vulgaire. Il était fort pâle et visiblement ému. La baronne se leva avec beaucoup de grâce aussitôt qu'elle le vit entrer. - Pardonnez, Madame, lui dit-il, si j'ose me présenter devant vous inconnu comme je suis et.... - Inconnu, Monsieur? Vous vous trompez... Et elle lui montra un volume de ses poésies richement relié qui faisait partie des livres qui couvraient la table. - Au contraire, Monsieur, continua-t-elle, je suis heureuse de l'occasion que vous voulez bien m'offrir de vous témoigner mes remercîments des heures délicieuses... - Madame, votre indulgence me fait rougir, mais le sujet qui me procure l'avantage de vous voir n'a rien de littéraire, je vous jure. Il est d'ailleurs d'un si haut intérêt pour moi....
Et en voyant son émotion devenir plus forte: - Et quel est donc le motif qui me donne l'avantage de vous voir chez moi? demanda Madame de Causse presque curieuse. - Madame, il s'agit de sauver un ami. Vous, Madame, vous seule le pouvez. Je m'abandonne entiérement à vous. Puis il reprit avec calme: - Vous voyez quelquefois et vous avez accueilli chez vous le jeune Simon von Thranne... La baronne pâlit. Gollber continua. - Et sans doute vous avez appris déja la faillite de son banquier Delors. Elle jeta un cri. Elle ne put se contenir. - La faillite de Delors, dites-vous? Simon est donc ruiné!... Et moi qui n'en savais rien! Il est ruiné, toute sa fortune était entre les mains de cet homme! Eh bien, Monsieur, que voulez-vous? je suis là, ordonnez, que puis-je avoir le bonheur de faire pour lui? - Que je suis heureux, Madame, de vous voir prendre un si vif intérêt à mon meilleur ami! - Il est vrai, reprit-elle plus tranquille et craignant de s'être laissé deviner, je vois ce jeune homme depuis le temps qu'il habite la capitale, et plus je l'ai observé, plus il m'a donné une haute opinion de son caractère et de l'élévation de ses sentiments; il vient assez souvent chez moi le soir, et nous causons; mais toujours, et j'ai remarqué cela chaque fois qu'il est venu ici, plus il est seul, plus il est triste; quelquefois il me laisse plongée dans une telle mélancolie, dans un tel accablement, que, restée seule, je ne puis retenir mes larmes et que je pleure sans savoir ce qui peut étre la cause de mon affliction. Il a un secret, qu'il ne veut ou qu'il n'ose pas découvrir; son coeur saigne par quelque côté. Non, il n'est pas heureux. Dans le monde cela se déguise, mais dans l'intimité on s'aperçoit aisément des blessures du coeur. Jamais je n'ai voulu lui parler ouvertement de cela, je n'ai jamais voulu lui demander l'histoire de sa vie, et lorsque parfois je me suis hasardée à jeter un regard dans son âme, il savait si adroitement détourner le discours et me faire sentir que je lui faisais mal, que je me repentais de mes paroles et m'en voulais d'avoir touché cette corde. Mais vous, Monsieur, qui êtes son ami, si vous pouviez..... - Madame, avant de vous faire connaître le motif qui m'amène, il est de toute nécessité que je vous raconte ce qui est bien certainement la cause, de cette mélancolie habituelle dont vous venez de me parler; je le voudrais, que je ne saurais l'éviter. Simon et moi, nous sommes amis dès l'enfance. Notre amitié n'a pas été formée comme celle de la plupart des jeunes gens que le plaisir ou les mêmes études unissent pendant le tourbillon de quelques bruyantes années, et qui s'en vont errants ensuite chacun de leur côté sur la terre et ne gardent de leurs relations antérieures qu'un vague souvenir qui disparaît le plus souvent avec l'âge dans les brumes de la jeunesse. Comment notre amitié nous est venue, je ne saurais vous le dire, Madame, mais un jour nous nous sommes trouvés amis, et à la pensée que l'un de nous mourrait un jour nous avons senti nos yeux qui pleuraient; la vieille histoire de Philémon et Baucis se réveille dans chaque coeur surpris par l'amitié ou par l'amour. Nous nous aimions enfants, adolescens nous nous sommes retrouvés aux cours de l'université, toujours avec les mêmes sentiments, avec le même coeur, avec les mêmes penchants l'un pour l'autre. Et pourtant, Madame, il faut le dire, nous n'avions pas tant de conformité de goûts et de caractère qu'on aurait pu le supposer en voyant notre intime liaison. J'étais d'une nature calme, tranquille, réfléchie; Simon était pétulant, gai, folâtre, et ressemblait au hanneton qui va se briser étourdiment contre la première muraille venue. Oh! j'ai dû bien des fois corriger ses erreurs, réparer ses bévues. Quand son inconsidération l'avait bien entortillé dans un pas difficile et qu'il ne savait plus s'en tirer, il perdait la tête et se serait livré à tous les excès du désespoir et du découragement si je n'avais pas été là pour l'arrêter en chemin. Toutefois malgré ses petite sfaiblesses c'était un coeur précieux, un coeur d'or; son âme était une source limpide où l'oeil plongeait jusqu'au fond sans découvrir la moindre impureté. Il était brave et franc, et se donnait comme il était, avec toutes ses fautes mais avec toutes ses qualités, et les premières disparaissaient dans les secondes. Oh, Madame, c'était un rare trésor! Si je me rappelle à cette heure les jours que nous avons coulésensemble, je me dis toujours que ce temps fut le songe le plus doré de ma vie, songe trop tôt évanoui où j'avais toujours un autre moi-même qui recevait la part de tout ce que j'avais sur le coeur, douleur ou plaisir, peines ou joies, et qui partageait tout, doublant les plaisirs et les joies, adoucissant les douleurs et les peines; temps de bonheur, οù j'avais toujours un homme à obliger, un être à rendre heureux, une idole à parer. Oh! croyez-moi, si l'amitié, comme on le dit, a repris son vol vers le séjour céleste, sa dernière demeure a été en nos coeurs... Puisse-t-elle y retourner un jour!.... Pardonnez, Madame, je m'égare, je me perds dans les doux rêves qui furent un jour des réalités. Oui, cette belle existence, vous ne le croyez pas, Madame, détruisit un seul moment d'inconsidération. Ce fut quand je commençais ma carrière littéraire. Quelle raillerie est plus cruelle que celle qui s'attache aux faibles productions d'un jeune auteur? Ah! vous le savez comme moi, ce que c'est que l'amour-propre, l'amour-propre d'un poète, et quelle est sa douleur, quand aux premiers pas dans la carrière, on en veut au seul rameau de laurier qu'il a su conquérir. Le poète victorieux et triomphant se laisse arracher sans qu'il y songe ces fruits de sa gloire, il détourne à peine la tête, il en est si chargé lui de couronnes! mais quand on n'est rien encore et qu'on veut être quelque chose, pensez donc! Moins on a, plus on est avare. Eh bien, Madame, Simon a la dureté de m'attaquer par ce côté, par ce côté faible et facile à blesser de mon coeur. C'était à une fête, il osa devant une société entière,.. il a pu.... Passons outre, Madame. Et Gollber s'essuya les yeux. - Me voir traité avec si peu de ménagement par celui que j'aimais avec tant de tendresse! C'en était trop pour moi. Pour la première, l'unique fois, la voix de mon amitié s'éteignit; oui, je l'aurais égorgé! S'il m'avait dit les mêmes choses dans un autre lieu, je les eusse peut-être supportées, mais là, environné de visages qui se faisaient agréables et qui souriaient pour cacher leur envie, leur haine ou leur mépris, de personnes qui m'inspiraient de la méfiance et que je redoutais, parce que j'étais sûr des mauvais sentiments et de la jalousie qu'elles me portaient, voilà ce qui était horrible! Je me sentais ridicule, je rougissais, je suffoquais! Et pourtant il n'avait pas eu le dessein de m'offenser, j'en étais bien persuadé, il en était incapable; mais il s'était oublié, il n'avait pu résister au désir de faire rire; - ah! ils sont bien méchants souvent, bien dangereux, les bons mots! Frappé au côté le plus sensible, je résolus bien dans la fougue de ma première fureur, de ne jamais le revoir. Lorsque mon calme fut revenu, il me vint d'autres idées, mais je me disais pourtant, et cela ne me semblait que raisonnable, qu'il était du devoir de Simon de venir me trouver et d'implorer un pardon que je ne demandais pas mieux que de lui accorder. Peu à peu mes anciens sentiments pour lui recommencèrent à surnager et je ne concevais pas que lui-même il pouvait supporter si longtemps un refroidissement, quand moi de mon côté j'avais besoin d'invoquer toute ma constance pour ne pas aller vers lui et me jeter à son cou. Hélas! on est jeune, on ne veut pas faire le premier pas, un faux honneur nous retient et le repentir vient toujours d'un pas trop lent. Cependant Simon se cache, il ne se fait plus voir, il évite le monde. On m'interroge sur la cause d'une conduite si singulière, et je communique à mes amis, qui étaient aussi les siens, ce qui s'est passé entre nous, en les suppliant d'employer tous leurs moyens pour redresser cette affaire. Jugez de mon étonnement quand peu de jours après on vient me prévenir que Simon est parti pour Paris, où, à ce qu'on prétend, il veut continuer ses études. Madame, ce fut un coup de foudre pour moi. Une rupture, une séparation éternelle! Et c'était lui qui avait pu briser le doux lien qui nous avait si longtemps et si étroitement unis, c'était lui qui n'avait pas hésité à s'arracher de sa propre volonté à ce coeur qui l'aimait tant, à tous ses autres amis, à ses relations, à sa patrie! Et pourquoi? Sa conduite me paraissait inexplicable. Il était devenu un besoin pour mon existence; comment pourrais-je vivre sans lui? C'était en agir bien cruellement envers moi. Mais il fallut se résigner. Un an s’écoula. Simon était mort pour moi, comme pour tous ceux qui l'avaient connu. A ma demande un de mes compatriotes établis dans la capitale réussit à me donner quelques renseignements sur son compte. Simon avait abandonné les études et cultivait ses talents pour la peinture sous la direction d'un artiste distingué, on le disait même un des jeunes gens qui avaient le plus d'avenir, mais il s'était jeté dans les bras d'une femme qui le trompait, le dépouillait, et dont on craignait le voir tomber tôt ou tard la victime. Cette femme faisait partie d'une des ramifications d'une nombreuse bande d'assassins! A cette affreuse nouvelle je vole à Paris, et parviens, non sans peine, à me mettre sur les traces de Simon. Je lui écris, en gardant toutefois l'anonyme; je le conjure de fuir les voluptés qui égarent ses sens; je le supplie, au nom de tout ce qu'il a chéri, de reprendre le sentier qu'il aurait dû ne quitter jamais; je lui retrace avec toute l'éloquence qu'inspire la véritable amitié les attentats dont il allait être la victime, et bien que je craignisse qu'une main inconnue n'eût pas suffi, il abandonne le monstre qui ne demandait pas mieux que d'être son bourreau. Je l'avais sauvé! Ce fut pour moi un grand bonheur. Depuis ce temps, invisible à ses yeux, je le suis partout, je marche sans cesse derrière lui, et l'ai préservé mainte fois depuis, sans qu'il ait pu s'en douter. Je vous fais grâce, Madame, de tous les épisodes dont je pourrais grossir ce récit, qu'il vous suffise de savoir que ayant su qu'il avait confié l'administration de sa fortu-ne au banquier que vous savez, je lui écrivis encore, afin de lui ouvrir les yeux sur tout ce qu'on débitait au sujet de la conduite publique et privée de cet homme et de lui conseiller de retirer à M. Delors au moins la moitié de ses fonds pour que en cas d'échec tout ne fût pas perdu à la fois. Il ne m'a pas écouté et voici que ce jour funeste lui enlève tout ce qu'il possède. Aussitôt que j'eus appris cette nouvelle funeste je courus chez moi, réfléchis à ce que j'avais à faire et me dis qu'il fallait au plus vîte lui envoyer quelque argent; car, voyez-vous, Madame, un caractère comme le sien, en se trouvant seul, abandonné, sans issue pour sortir de l'embarras qui le presse, obligé de renfermer toutes ses angoisses en soi-même, se laisse tout de suite aller au désespoir, et qu'aurais-je fait si le pauvre garçon se fût tué! Je lui envoyai donc quelque argent, avec une lettre écrite dans l'intention de lui faire reprendre courage et de relever un peu ses esprits abattus. Mais, hélas! au lieu que son désespoir s'est tourné au suicide, il s'est tourné au jeu: le malheureux a tenté le hasard, il a perdu tout ce que je lui avais dοnné. Cependant que cela n'affaiblisse point, Madame, je vous en conjure, les sentiments favorables que vous avez pour lui; gardons-nous de repousser celui qui chancelle; tendons-lui les bras plutôt; c'est à nous de le retenir, de le ramener sur le chemin sans tache qu'il a parcouru jusqu'à ce jour, de le rendre au bonheur et à la vertu! La baronne fondait en larmes, ses sanglots étouffaient sa voix, elle ne pouvait que lever au ciel ses yeux qui nageaient dans les pleurs. - Quand sous un déguisement mon domestique lui eut porté l'argent, j'allai moi-même à son hôtel et m'informai s'il était chez lui. Ou me répondit qu'il venait de sortir. En rentrant, j'appris de mon domestique qu'il avait rencontré Simon, qu'il l'avait suivi, et qu'il croyait l'avoir vu entrer dans une maison de jeu! - Guide-moi, conduismoi, dis-je à mon domestique. Il y était en effet, il jouait, il perdait. Je le revis. En quel état! Je restai dans un coin de la salle pour ne pas être vu. Quelquefois j'avais envie d'aller me placer en face de lui, mais je me contins, car cela aurait fait une scène, et je ne voulais pas me faire connaître. Enfin quand il eut tout perdu, je le vis s'en aller. Craignant un coup de désespoir, j'ordonnai à mon domestique de le suivre, de le surveiller. Simon rentra dans son hôtel, il y est encore, on veille sur lui, mon fidèle domestique a pris soin de tout. A ces mots la baronne s'empara d'un écritoire, saisit une feuille de papier et traça le billet que nous venons de lire. Gollber voulait continuer lorsqu'elle lui montra ce qu'elle venait d'écrire. - Vous m'avez deviné, Madame, c'était là ce que je désirais. Merci! Quant à moi, je pourrais me repentir d'être allé chez lui, mais vous, vous êtes femme, vous pourrez tout sur lui; vous avez sa confiance, vous saurez trouver des paroles qui parleront à son coeur, qui le rendront digne de notre amitié, vous seule le ramènerez. Qu'il soit tiré du gouffre οù le désespoir vient de le plonger, et il disposera de ma bourse, de mes jours. Oui, Madame, je vous devrai le bonheur de ma vie quand vous aurez sauvé l'âme de mon cher Simon! Il est si bon, si généreux; qui le connaît doit l'aimer. C'est un devoir de chrétien que j'implore. Voyez donc comme c'est beau une femme qui lave le coeur d'un homme! Oh! moi je ne l'ai pas encore oublié, moi je me souviens toujours de Simon; malgré le temps, malgré la distance qui nous a séparés, il est toujours mon ami. Oh! Madame? rendez un homme à la vertu, sauvez une âme qui se perd! - Vous êtes un homme rare et précieux, dit la baronne en lui serrant la main.
Cookies on Poetry Cove