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1832

Mes loisirs

Johannes Kneppelhout

III. Les cloches sonnent. La foule accroît sans cesse. La fête sera plus brillante que jamais; Bianca la fille du Doge se marie, Candiano lui même y sera. Les deux amis se rencontrent enfin, mais l'autre ne montre plus son costume de velours et de soie; c'est un grand manteau qui lui couvre le corps, c'est un grand chapeau..... enfin tous les deux se ressemblent au point de tromper ceux qui les suivent. Ils se tiennent tout près l'un de l'autre mais ne se disent mot. Ils épient chaque parole, chaque syllabe, chaque geste. Ils sont là, comme un seul rocher à deux sommets, entourés et battus par la mer de peuple qui monte et recule autour d'eux. Le voilà, Coloprini, au sein même d'une patrie, d'une ville, d'un peuple qu'il hait et méprise, au milieu d'un peuple dont nul ne le connait plus, et dont le plus léger soupçon serait mortel pour lui, voilà son jeune ami environné du même air détesté de Venise, mais non menacé de tels dangers: Venise le croyait fidèle, elle s'était trompée. Tout-à-coup la musique se fait entendre au dehors, les orgues lui répondent au dedans: l'église est pleine de sons, les ames d'allégresse. Le cortège s'avance; il entre. C'est la veille de la fête de la purification, plusieurs jeunes citoyens distingués guident alors leurs fiancées à l'autel. Des prêtres précédés d'enfants de choeur qui chantent ouvrent la marche; viennent ensuite les jeunes couples, suivis d'enfants qui portent leur riche dot en des cassettes d'argent; les hommes marchent nu-tête, les femmes out un voile qui embellit mais qui ne couvre pas, tant il est transparent et léger. La fille du Doge marche à la tête des fiancées guidée par son futur; on la reconnait à l'or brodé sur son voile et au riche diadême qui relève la beauté de ses cheveux bruns. A cette vue éblouissante le jeune homme jette un regard furtif sur son ami, et voit une larme briller dans ses yeux; il croit se tromper et le regarde en face: pleures-tu? lui demande-t-il étonné. Je pleure! répond l'autre avec un profond soupir. De rage, n'est-ce pas? Et d'amour! D'amour! comment? Silence! plus tard. Ensuite paraissent les parents des fiancés. Tout ce que Venise a de noble, de riche, de grand, contemplez-le dans cette poignée d'hommes; à voir le luxe qu'ils étalent on dirait des rois. A cette vue celui qui avait parlé le dernier s'écrie: O douleur! en frappant de son pied les larges pierres. Qu'y a-t-il? Le Doge! Eh bien? Stupide! qui demandes eh bien! Il n'y est pas. Toi, le vois-tu? Mais tout à coup: Imprudent! se dit-il, on me regarde. Remarquant toutefois que chacun est également désappointé, il reprend son sangfroid. Le peuple s'agite, tout le monde se parle à l'oreille et l'on voit bien que ce bourdonnement est celui d'un peuple qui murmure tout bas. Mon ami! demande-t-il à un homme du peuple, d'où vient que le Doge par son absence ternit l'éclat de cette fête?

Venise l'ignore; et il devrait être ici, mais.... C'est vraiment dommage! Et à ces mots les deux amis percent la foule, entrent dans une chapelle inaperçus, car la foule comme la solitude n'observe, n'épie personne, et là derrière l'autel assis ils peuvent se parler enfin sans danger. L'un est sombre, l'autre silencieux peut-être inquiet par incertitude. Il ne mourra donc pas, je suis bien malheureux! Après un moment de silence, l'autre ajoute: il craint nos poignards. Le misérable! A ces mots il pose la tête entre ses mains et se tient ainsi quelque temps, puis en découvrant tout-à-coup son front, il dit à l'autre qui l'a longtemps regardé avec attention, en lui frappant le genou, et avec le contentement de quelqu'un qui vient de vaincre une difficulté: Ami! à défaut du père je prends la fille. Quoi! pour victime? Y penses-tu? Jamais! Et en même temps il parcourt des yeux la chapelle entière. Je puis m'expliquer en ce lieu; apprends enfin mon sort. Je viens ici pour tuer celui que je hais, que nous haïssons, qui mourra de cette main, eh bien! je le sauve, oui; et dans son palais qu'il infecte, j'ai été face à face avec lui et avec sa fille charmante; l'amour me prit, je veux l'avoir, je l'aurai. Et aurais-tu osé!..... Non, sans doute,..... mais à présent écoute-moi. Je frappe un coup de maître; je l'enlève; je fais proclamer sa mort; je fais courir le bruit qu'elle est expirée entre les mains des plus cruels bourreaux, dans les plus affreux tourments; alors traînant une longue agonie le vieux mourra cent morts horribles, et puissiez vous alors, ombres de nos pères! le harceler jusque dans son sommeil, et vous réjouir de ses songes terribles! Mais.... il écoute, et entend des cris confus, puis se levant; il dit, avec une sorte d'enthousiasme: Estu prêt, le moment est venu!

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