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1832

Mes loisirs

Johannes Kneppelhout

II. Tantôt ce sera une foule, ce seront toilette, musique, fête; mais maintenant il n'y a pas de vie encore dans le gothique édifice; à cette heure rien encore qui se meuve, sinon l'ombre qui marche comme l'aiguille d'une horloge.... Cependant, comme d'une hirondelle, qui au haut des tours crénelées bâtit et suspend son nid, on entend bruire l'aile.........................................

Sur une pierre sépulcrale un jeune homme est agenouillé. La haine et les malheurs ont arraché de ses traits la joie, de ses joues les roses, de ses yeux la vivacité, et cependant il intéresse encore; oui, le jeune homme est beau, mais comme un masque de plâtre, mais comme un fantôme à la lune! Le velours, la soie noire ornent ses membres amaigris, et son léger bonnet pareillement noir est entre ses mains qu'il tient jointes, mais quoique son costume soit soigné, il n'a pas d'ornements qui le parent; sa mise est simple comme la prière qui s'exhale du fond de son coeur, car il prie l'inconnu, oui il prie, et sa voix inégale et entrecoupée qui se perd dans les arcades de la grande église, semble le vol d'un oiseau qui s'élance à travers les piliers gothiques et les voutes en ogive. Il prie et il pleure, l'ame fière, car il se croit seul, mais il se trompe. - Tout près, derrière lui, le pied sur la tombe de Candiano, père du Doge règnant, qui mourut en défendant sa patrie de la mort des braves, un homme l'épie, jeune et immobile comme lui. Quoique brulé par le soleil, malgré une grande mous-tache noire qui lui cache la lèvre, il n'en est pas moins beau; mais qu'il diffère du jeune homme qui prie et qui semble si faible! Son oeil étincelle, ses traits sont ceux d'un soldat et respirent le courage et la fierté. Son grand chapeau à larges bords, que cinq à six plumes blanches ombragent, git sur les dalles près de lui, et sa mère même ne le reconnaitrait pas, cachés que sont ses traits sous son grand manteau brun qui pend jusqu'à terre. Il s'avance vers le jeune homme, qui en ce moment paraît avoir fini sa prière, mais médite encore toujours à genoux sur le tombeau, et lui dit à l'oreille: Ami! éveille-toi! L'autre s'effraie, se lève, et sans regarder encore: Qui m'appelle? Moi!

Qui? Un ami. Dis-moi ton nom? L'autre se penche vers le jeune Vénitien et lui dit tout bas: Coloprini! A ce nom chéri mais terrible son jeune ami lui saute au cou, le comble de caresses, puis l'entraîne vers la tombe du Doge que la patrie révère, frappe la terre de son pied, et comme de vieux amis par un seul mot, par un souffle s'entendent, il lui demande en lui serrant la main qu'il a longtemps cherchée sous les larges plis de son manteau, avec un cri convulsif et d'un oeil où se peint la haine et la vengeance: Quand? Aujourd'hui. Silence! l'église retentit, ses voûtes nous entendent! Puis après un moment de silence: Viens plutôt avec moi. Ils sortent de l'église, ils traversent la ville, ils sont sur la place St. Marc, parée de guirlandes de fleurs mais déserte encore. Enfin Coloprini rompt le silence: Ton père est mort pauvre je le sais, le Doge a ses biens et les tiens je le sais, cette tombe où tu priais a son corps, Dieu a son ame je le sais, mais toi astu son coeur, sa haine? Oui! Je te reconnais, noble sang! Ta haine est donc vivace? Plus que jamais. Bien. Tu sais manier le poignard? A merveille. Embrasse-moi, mon brave! - Puis avec un rire infernal sur les lèvres il ajoute, en approchant sa tête davantage de celle de son ami: Ecoute! il ne donnera plus le baiser du soir à sa fille! L'autre recule étonné: Et ce sera donc toi, banni, qui oseras!.... Mais d'abord dis-moi, comment viens-tu ici, comment oses-tu te montrer à la fête, quel a été ton sort depuis que....? Mon cher! il n'est pas temps encore. Je te dirai cela quand la tempête sera passée. Encore un coup, en montrant la tour de la cathédrale qu'il aperçoit dans le lointain; voilà le capitole du tyran qui nous opprime, ce mot doit te suffire. Tout-à-coup l'autre s'en va en lui disant: à tantôt, adieu! Que vas-tu faire? Me gorger d'armes! Bien. Mais sois prompt. Adieu! Je te retrouverai?.... Dans notre basilique.

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