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1832

Mes loisirs

Johannes Kneppelhout

VI. Combien sommes-nous?

Chef! cent cinquante environ. Les morts.. Il suffit. Que mes soldats chantent et rient, verse-leur le vin, vive l'ivresse! Dis-leur que je suis content d'eux, Ainsi parle Coloprini, assis sur le tillac au milieu des principaux de la bande. Tu as bien fait, dit il à l'un d'eux, auquel il avait confié le commandement pendant son absence; tu as bien fait, ami, je te remercie, tu les a conduits à merveille; que le monstre n'y était pas, ce n'était pas ta faute mais la mienne, j'aurais dû tout prévoir. Reçois cette dague en récompense, elle me sert depuis quatre ans, elle n'a jamais porté à faux; vois! il y a encore du précieux sang Vénitien. Oh! que n'a-t-elle en le bonheur d'ouvrir le ventre au Duc maudit! Pierre Candiano! j'y aurais plongé ma tête et tout ton sang n'aurait pas assouvi ma haine. Ces dents auraient déchiré tes entrailles, comme l'ont été celles du traître Obelerio, tu as des entrailles de fer, je le sais, mais cette bouche renferme une scie de diamant! Les lèvres reconnaissantes de celui qui reçoit l'arme touchent la main prodigue qui la donne. Mais, dis-nous, mon chef, que t'est il arrivé depuis ton départ, raconte-nous, n'as tu pas éveillé des soupcons, les dangers ne t'ont-ils pas menacé,... et puis, que veux-tu de cette fille? Tu vas en faire ta maitresse? Je l'aime; elle est à moi, ainsi vous tous respectez sa pudeur. Jamais, aussi longtemps qu'il respire, le vieux. Doge ne la reverra, et si un jour il avait l'audace de me poursuivre, si la fortune me devenait contraire, si je ne pouvais la garder, alors ce poignard, (tandis qu'il en tire un second tout neuf de dessous sa ceinture), ce poignard, vierge encore et innocent, doit frapper une vierge innocente: mais, je le jure par ma patrie, si j'en ai une, je ne lui survivrai pas! A ces mots ses yeux noirs jettent des éclairs terribles, et la lune jette son pâle éclat sur l'acier du poignard qu'il agite. - Après quelques moments de silence il ajoute:.......................................................................... C'était une nuit, belle comme la présente. Je marchais le long du grand Canal, près du pont de Rialto. Tout-à-coup j'entends un cri, je me retourne, je vois à peu de distance derrière moi un homme qui se débat sous le fer assassin.. Silence un moment vous tous! Ecoutez crier la petite. Ce sont encore là des peurs de jeune fille, mais elle changera sous peu, je vous en réponds! Qu'elle chante à son aise, elle en sera plus docile après. - L'épée à la main je m'approche, et reconnais un vieillard. Vous le savez, mes amis! j'honore les cheveux argentés autant que nos saintes reliques, je m'élance donc sur les sicaires, les lâches s'enfuient. J'aide le vieillard à se relever, je lui donne mon bras. Il était blessé à l'épaule mais la blessure n'était pas grave. N'aviez-vous pas de garde? lui demandai-je. Hélas! répondit-il, c'était elle même qui à l'instant..... Il ne put en dire davantage: ses propres serviteurs avaient voulu le massacrer. Il m'admet dans sa gondole. Nous descendons le grand canal. Je ne pouvais toutefois satisfaire mon extrême curiosité, ses traits étant cachés sous son manteau, son costume sous l'obscurité! Enfin il me dit après un long silence: Me suivras-tu dans ma demeure? - Si vous le permettez; puis-je savoir si elle est encore loin d'ici? - A ces mots les gondoliers cessent de conduire, la barque cesse de fendre les flots. J'aperçois que nous y sommes, car le seigneur sort du bâtiment. Je le suis. Alors: C'est ici, me dit-il, et d'une main amaigrie il me montre, affreux moment! le palais Ducal. J'étais sur la place St. Marc. Oui, compagnons! c'était lui, je l'avais sauvé celui que j'aurais pu que j'aurais dû fouler aux pieds. Et j'ai suivi ses pas par les sombres corridors, par les larges salles de son palais, j'ai touché ses lambris dorés, je l'ai vu assis sur un sopha le vieillard, la poitrine découverte, qu'un jour si Dieu ne me fait pas mourir je percerai, j'ai vu un médecin bander sa plaie que j'aurais voulu remplir d'un venin incurable, j'ai vu une horde de flatteurs vils, empressés à adoucir ses souffrances, mais alors aussi, mes braves! j'ai vu s'approcher sa fille, éloignant cette foule, se jetant au cou de son père, partageant, d'une main douce et enfantine les soins du médecin. Oh! qu'elle était jolie! Oublié, inaperçu, je pouvais à loisir la contempler; elle était en costume de nuit, sans voile, que dis je, les bras nus, ses longs cheveux bruns ondoyaient mollement derrière elle sur sa robe blanche, et moi, silencieux, la haine, la rage dans l'ame, près de cette jeune fille, belle, éclatante sous ses pleurs, qu'un amour filial lui fit verser...... Duc maudit, pensais-je, peut-être un jour cette fille te sera du poison, ce sera ta mort, mon triomphe!....

Aux armes! Nous sommes perdus! crie tout-à-coup comme un forcené et au milieu de la narration celui qui était assis vis-à-vis de Coloprini. Tous s'élancent du vaisseau, prennent leur poste, éveillent les soldats plongés dans les plaisirs, étourdis par le vin. Un cri se fait entendre sur le golfe: les Vénitiens! les Vénitiens! La flotte s'était approchée inaperçue par les ombres de la nuit et par l'insouciance et le désordre des troupes des pirates, puis, lorsqu'ils étaient aussi près que possible des ennemis, toutes les forces Vénitiennes s'étaient montrées comme en un clin d'oeil sur leurs navires, et le cri de St. Marc et Venise! tonnait, mille fois répété, le long de l'Adriatique!...................................................... Mais c'est en vain que les chefs cherchent à rallier les soldats étendus sur la rive.... Tout est perdu. Une partie des Vénitiens, descendue à terre, massacre tout. Ce qui était encore en état de combattre s'était groupé autour de Coloprini tant pour le défendre, que pour lâcher de conserver la fille enfermée dans les flancs du vaisseau. Mais tout-à-coup Coloprini jette un cri affreux: le voilà! le voilà! Qui? Candiano! Et l'équipage frémissant répète ce nom abhorré! Il se montre en effet à la tête de ses troupes le glaive au poing, la fureur sur le front. - Des deux côtés on combat comme des tigres; mais enfin malgré une vaillante résistance, l'accablement, la fatigue et le nombre font reculer les pirates, et un instant après..... Ah! résistez! résistez encore!.... C'est en vain, les Vénitiens abordent la galère fatale!

Mais en ces moments terribles où est le chef? Comme la foudre il avait disparu. Un autre, son digne ami le remplace. Fidèle à son serment, Coloprini porte ses pas vers la fille du Doge. Il la trouve couchée à terre sur son visage. Il la relève. Sa jeune tête est pénible à voir, tant les larmes l'ont défigurée; dans son désespoir elle s'est arrachê son diadème et son voile nuptial et les a foulés aux pieds. Ses cheveux en désordre pendent derrière et devant elle et ses bras sont rouges de sang, tant elle les a meurtris. Elle était plongée dans une espéce de léthargie, contre-coup ordinaire des émotions violentes, quand Coloprini entrait; mais s'étant aperçue qu'il y a quelqu'un elle ouvre enfin les yeux, écarte ses cheveux de devant sa face avec un mouvement consulsif, et ne les lâchant pas elle les tient si ferme des deux côtés de la tête, qu'on craindrait qu'elle ne se les arrachât. En cette attitude elle regarde Coloprini immobile devant elle; le monstre n'avait pas encore pitié. Jeune fille! dit-il, viens, tu dois mourir! Elle tressaille à ce son de voix. Traître! crie-t-elle tout-à-coup en s'élançant au devant de lui, où est mon Francesco, mon amant! Et puis lui montrant sa robe teinte de sang, elle ajoute: Vois ce sang, c'est tout ce qui me reste de lui, tu me l'a pris, monstre! Cela crie vengeance, oui, vengeance!..... Elle s'arrête. Cette voix qui naguère encore était douce comme le chant des rossignols pendant les nuits printanières, était devenue maintenant par les efforts et les cris affreux de la jeune fille désespérée, tantôt rauque tour-à-tour et aigue, tantôt grave et sombre, comme un corbeau qui croasse durant la tempête. Puis elle reprend: rends le moi! rends moi mon père au moins, que j'ai aimé avant mon Francesco! Rends le moi.... Elle n'avait pas encore fait beaucoup d'attention au bruit affreux qui se faisait au dessus d'elle; elle s'y était accoutumée; tout le jour elle n'avait entendu autre chose, et quoique la voix de Candiano avait déja résonné plusieurs fois, chose incroyable! elle n'y avait pas pris garde; Coloprini s'en faisait un plaisir cruel. Enfin cependant le Doge crie d'une voix sonore et éclatante: Ils sont a nous! Victoire! - Bianca entend ces mots, elle jette un cri; Coloprini tressaille de colère, sa haine se réveille plus terrible: il faut en finir! dit-il, d'une voix forte en se précipitant vers la malheureuse vierge. L'enfer dans l'ame il l'enleve, la serre entre ses bras, s'avance sur le tillac avec la jeune fille qui doute encore de son sort affreux, et agite dans l'air la jeune Bianca qui tend ses mains vers le Doge en criant d'une voix éteinte: Sauve-moi, sauve-moi! pareille à un drapeau qui lui est confié. A la vue de sa fille unique le vieux Doge tombe, comme un tigre qui voit du sang, avec ses fidèles Vénitiens sur celui qui enlace sa fille des bras; ses troupes moissonnent ce qui reste des pirates. Tout périt; tout tombe. Le vieux père lui-même s'èlance sur le ravisseur, mais.... son épée ne rencontre que les airs. Comme une ombre, Coloprini a disparu avec la jeune fille. Le vieillard s'écrie, il s'avance vers le bord du vaisseau, il regarde!... Oh! l'horrible spectacle! Son ennemi féroce s'est plongé dans les flots; il nage avec sa proie, et voyant le vieux Doge qui pleure, il lui montre en riant sa fille qui lui tend pour la dernière fois ses bras suppliants, en la tenant élevée audessus de l'onde, puis il s'enfonce sous les flots en entraînant la jeune Vénitienne.... et tous les deux n'ont jamais reparu. Malheureux père! tu penses avoir remporté la victoire et c'est le brigand qui triomphe!

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