IV. L'instant est solennel. Le temple se parfume, se réjouit de chants. Une douce musique pénètre les ames, comme une mère les premiers cris de son nouveau né!
Enfin le pontife se tourne vers les jeunes amants et leur donne la bénédiction Ces mains levées vers le ciel, cette longue barbe qui couvre la poitrine du respectable vieillard, cette chape pourpre avec ses larges plis retombants des bras augustes de l'homme saint, ces jeunes vierges, ces jeunes adolescens agenouillés, recueillis devant l'autel, voilà ce qui augmente encore la beauté du spectacle magnifique qu'offre tout un peuple rassemblé dans la demeure d'un Dieu, silencieux et immobile aux paroles de son serviteur; oui, ce spectable là, disje, relève encore la solennité de ces instants divins. La musique s'est tue, le silence est profond, rien qui remue de tant de mille ames, qui regardent, admirent, éblouies; c'est comme ce matin lorsque le soleil était rouge encore de jeunesse; seulement la voix ferme et sonore du vieillard sacré, dont les accents avec majesté roulent..... Mais tout-à-coup un cliquetis d'armes, des pas dérèglés, des cris tumultueux.,.. La foule encore paisible écoute, les coeurs commencent à battre à coups redoublés, les visages à pâlir; on écoute encore. Hélas! il n'est que trop vrai! Des cris perçants s'élèvent, les jeunes gens incertains, inquiets, soutiennent leurs amantes que la douleur égare, la parole expire dans la bouche de l'évêque, ses bras étendus vers le ciel tombent, sa gravité l'abandonne; les nobles Venitiens..... Soudain les battants des portes massives frappent les murs avec fracas, les cris sauvages sont distincts. En cet instant nos deux hommes sortent de leur réduit à pas précipités, comme s'ils voulaient fuir. Tout-à-coup au milieu de l'église se montre la bande, armée de la tête aux pieds, casque en tête, visière descendue, poignards à la ceinture, sabre au poing. La foule pousse un cri lamen table, l'évêque s'enfuit derrière l'autel, les femmes sont évanouies par terre, les enfants pleurent et se cachent de peur sous leurs mères renversées. Il y a désordre, on se défend à peine... Les deux jeunes gens parvenus près de la cohorte, se jettent dans ces rangs amis, foulent aux pieds leurs grands manteaux, et montrent une reluisante cuirasse, entourée comme d'une guirlande de dagues: soldats, dit Coloprini, leur chef, il n'y est pas! mais rien n'est perdu! En avant! je vous guide! Voilà de l'or, sachez le prendre! - A ces mots il leur montre les richesses des jeunes amants déposées près de l'autel. Il met l'épée à la main, et la bande forcenée renversant qui s'oppose, foulant aux pieds sièges, femmes, enfants, tout en un mot, parvient à l'autel sacré, et cette troupe effrênée ose regarder en face celui dont ils souillent le temple. Là ils trouvent la céleste Bianca, pâle, sans connaissance, la tête sur les genoux de celui qu'elle venait d'épouser: le malheureux jeune homme était décidé à mourir s'il fallait avec ou pour elle. Rends-la! lui crie d'une voix arrogante le banni qui marche à la tête de la bande. Jamais! lui répond aussitôt le jeune et fier Vénitien, qui est allé se placer l'épée nue devant le corps de son épouse. Il veut arrêter les ravisseurs, mais le coup d'une hache assassine le frappe.... Arrête! c'est un fils unique!.... Il n'est plus temps, hélas! Son sang rougit la robe de celle qu'il aime, et qui rêve peut-être qu'il la défend, tandis que là bas déja, loin des yeux des hommes, il prie pour ses jours. Lâche! crie à cette vue le chef, lâche! meurs! et en même temps il plonge son épée dans le coeur de celui qui venait de fendre le crâne au jeune Vénitien. Compagnons! ajoute-t-il en se tournant vers la troupe, apprenez par cet exemple qu'on ne tue jamais la noblesse par derrière! Puis prenant la fille évanouie entre ses bras, il crie: Victoire! elle est à nous! A cette vue les nobles, parmi lesquels se trouvent les parents du jeune homme massacré, aidés d'une assez grande quantité de bourgeois, revenus de leur première stupeur, fondent avec une force inouie sur la bande cruelle, lui opposent une barrière de leur courage et y font un carnage horrible, mais vaincus enfin par la multitude, et ayant dû céder au nombre et aux armes, ils se regardent tristement, les glaives leur tombent des mains, et c'est sur des cadavres qu'ils roulent! Cette attaque tout imprévue avait été l'affaire d'un moment. Les pirates s'étant ouvert un passage, quittent le temple. Grande était leur perte; de trois cents qu'ils avaient été la moitié ne retournait pas avec leur proïe. Le jeune homme aussi entraîné dans cette horrible boucherie tomba, frappé par une main chérie - - o haine! que tes effets sont terribles! Ils courent vers leurs vaisseaux en criant avec phrénésie: à nos galères! à nos galères! et à ceux qui les gardent en leur montrant l'immense butin et la jeune fille toujours évanouïe entre les bras du sanguinaire Coloprini: Victoire! Victoire!
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