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1894

Sommeil

Francis JAMMES

La gomme coule en larmes d'or des cerisiers. Cette journée, ô ma chérie, est tropicale : Endors-toi donc dans le parterre où la cigale Crie aigrement aux cœurs touffus des vieux rosiers.

Dans le salon où l'on causait, hier vous posiez… Mais aujourd'hui nous sommes seuls — Rose Bengale ! Endormez-vous tout doucement dans la percale De votre robe, endormez-vous sous mes baisers.

Il fait si chaud que l'on n'entend que les abeilles… Endors-toi donc, petite mouche au tendre cœur ! Cet autre bruit ?… C'est le ruisseau sous les corbeilles Des coudriers où dorment les martins-pêcheurs…

Endors-toi donc… Je ne sais plus si c'est ton rire Ou l'eau qui court sur les cailloux qu'elle fait luire… Ton rêve est doux — si doux qu'il fait bouger tes lèvres Tout doucement, tout doucement — comme un baiser…

Dis, rêves-tu que sur un roc vont se poser Parmi des thyms chèvrefeuilles de blanches chèvres ? Dis, rêves-tu que sur la mousse, en notes mièvres, La source pure au fond du bois vient à jaser.

— Ou qu'un oiseau tout rose et bleu s'en va briser Les fils de Vierge et faire au loin s'enfuir les lièvres ? Rêves-tu que la lune est un hortensia ?… — Ou bien encor que sur le puits l'acacia

Jette des fleurs de neige d'or sentant la myrrhe ? — Ou que ta bouche, au fond du seau, si bien se mire, Que je la prends pour une fleur qu'un coup de vent A fait tomber, du vieux rosier, dans l'eau d'argent ?

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