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1881

XXXIX

Victor HUGO

Tant qu’on verra l’amour pleurer, la haine rire, Le mal régner, Le dogme errer, l’autel mentir, Néron proscrire, Jésus saigner,

Tant qu’on aura des rois, des églises athées, D’affreuses tours, Des peuples que la chaîne étreint, des Prométhées Sous les vautours,

Tant que je sentirai, cœur où rien ne mutile Le fier devoir, Que le vol d’une strophe irritée est utile Dans le ciel noir,

Je combattrai ! Je sais que je serais un lâche D’être autrement ; Je ne me laisserai détourner de ma tâche, Ô firmament !

Par rien, ni par avril, ni par l’ombre ingénue Des verts taillis, Ni par les prés en fleurs, ni par la gorge nue D’Amaryllis.

En présence de tant de nations qui pleurent Sous le ciel bleu, Des tyrans qui, blanchis par le prêtre, demeurent Noirs devant Dieu,

Et de vous tous, vivants, en proie aux vils mensonges, Aux rois voleurs ; Qui flottez dans un rêve, et n’avez hors des songes Que les douleurs ;

En présence des maux, des crimes et des fautes, Des longs combats, Des hontes, des orgueils, de tant de têtes hautes Et de cœurs bas ;

France, tant qu’il faudra qu’une lueur éclaire L’affreux récif, Je resterai fidèle à la sombre colère, Au deuil pensif ;

Je dirai sans relâche et redirai sans trêve La vérité ; Je serai dans l’écume obscure de la grève Une clarté ;

Je serai ce fantôme, un juge ; et ma voix triste Sera l’écho De ce clairon farouche à qui rien ne résiste Dans Jéricho ;

Je ne quitterai point, grande France trahie, Mon tribunal ! Avant que je me taise, ô tragique Isaïe, Ô Juvénal,

Ô Dante, Ézéchiel à l’œil visionnaire, Fier d’Aubigné, On verra dans les cieux s’arrêter le tonnerre, Époumoné.

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