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1893

XV

Victor HUGO

Nature ! âme, ombre, vie ! ô figure voilée ! O sphère toujours noire et toujours étoilée ! O mystère aux feuillets d'airain ! Texte écrit dans la nue ainsi que dans les marbres !

Bible faite de flots, de montagnes et d'arbres, De nuit sombre et d'azur serein ! Souvent, quand minuit sonne aux clochers de la côte, Tandis que sur la mer, au loin sinistre et haute,

Fuit le navire, ce coursier, Et qu'au-dessus des mâts penchant au poids des toiles, Le nuage en passant se déchire aux étoiles Comme un voile à des clous d'acier ;

À cette heure où l'Atlas s'ouvre au tigre qui rentre, Où le lion rugit dans la fraîcheur de l'antre, Tandis que l'eau des sources luit, Et que sur les débris des bas-reliefs de Thèbe

La vieille ombre Ténare et le vieux spectre Érèbe Entr'ouvrent leurs yeux pleins de nuit ; Pendant qu'Ormuz endort les parsis et les guèbres, Et que les sphinx camus, laissant dans les ténèbres

Hurler l'hyène et le chacal, Lisent, dans le désert allongeant leurs deux griffes, Les constellations, sombres hiéroglyphes Du noir fronton zodiacal ;

Pendant que le penseur, scrutant la nuit sublime, Et cherchant à savoir ce que lui veut l'abîme, Ombre d'où nul n'est revenu, Questionne le bruit, le souffle, l'apparence,

Et sonde tour à tour la crainte et l'espérance, Ces deux faces de l'inconnu ; À cet instant profond où l'âme erre éperdue, Où je ne sais quelle hydre au fond de l'étendue

Semble ramper et se tapir, Moment religieux où la nature penche, Phase obscure où le ciel dans un souffle s'épanche Et la terre dans un soupir ;

À cette heure sacrée et trouble, où l'âme humaine, Jalouse, avare, impure, avide, lâche, vaine, Menteuse comme l'histrion, Étale, abject semeur de ses propres désastres,

Ses sept vices hideux, et le ciel les sept astres De l'éternel septentrion ; Quand la profonde nuit fait du monde une geôle, Quand la vague, roulant d'un pôle à l'autre pôle,

Se creuse en ténébreux vallons, Quand la mer monstrueuse et pleine de huées Regarde en frissonnant voler dans les nuées Les sombres aigles aquilons ;

Ou plus tard, quand le jour, vague ébauche, commence. O plaine qui frémit ! bruit du matin immense ! Tout est morne et lugubre encor. L'horizon noir paraît plein des douleurs divines ;

Le cercle des monts fait la couronne d'épines, L'aube fait l'auréole d'or ! Moi, pendant que tout rêve à ces spectacles sombres, Soit que la nuit, pareille aux temples en décombres,

Obscurcisse l'azur bruni, Soit que l'aube, apparue au fond des cieux sincères, Farouche et tout en pleurs, semble sur nos misères L'œil effaré de l'infini ;

Je songe au bord des eaux, triste ; — alors les pensées Qui sortent de la mer, d'un vent confus poussées, Filles de l'onde, essaim fuyant, Que l'âpre écume apporte à travers ses fumées,

M'entourent en silence, et de leurs mains palmées M'entr'ouvrent le livre effrayant.

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