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1893

XLIV

Victor HUGO

Cela la désennuie ; elle vit toute seule ; Elle est pauvre et travaille ; elle n'est pas bégueule ; Elle échange de loin, et pour se reposer, Un regard, et parfois, de la main, un baiser,

Avec un voisin, seul aussi dans sa mansarde ; Et c'est étrange comme un baiser qu'on hasarde Sait son chemin, et comme il a ce don vainqueur De partir de la bouche et d'arriver au cœur.

Pourtant est-ce qu'elle aime ? Elle n'en est pas sûre. Un baiser qui gaîment visite une masure, Cela dore toujours un peu l'humble plafond. Les songes, quand ce sont les pauvres qui les font,

Sont riches, et remplis de choses ineffables. Ovide et ses romans, La Fontaine et ses-fables, Ne sont rien à côté d'un cerveau de vingt ans Qui fermente, et le cœur d'une fille, au printemps,

Crée un ciel, trouve un monde, et dépasse en chimère Le bon Pilpay, le bon Perrault, le bon Homère. La chimère suffit, on s'attarde à rêver Un dieu dans ce jeune homme, on ne sait quel lever

D'étoile, en un grenier vaguement apparue, Et l'on ne pense pas à traverser la rue ; Elle n'est pas Agnès, et lui n'est pas Platon ; Et peut-être jamais ne se parlera-t-on.

Car l'amour ébauché quelquefois se — prolonge Dans la nuée au point de finir par un songe, Et souvent, au moment où l'on croyait tenir Une espérance, on voit que c'est un souvenir.

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