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1893

XIV

Victor HUGO

Quoi donc ! avoir pour but cette lâcheté, plaire ! Se donner cet emploi noble, auguste, exemplaire, La flatterie ! avoir pour maîtres les passants ! Obéir au vent noir soufflant dans tous les sens !

Être contre, être pour, suivant le baromètre ! Blâmer, puis approuver, défendre, puis permettre, Non selon le devoir, mais selon le succès ! Parce qu'il est des fous risquant tous les essais,

Qui violent nos droits au nom de nos principes, Laisser faire ! Laisser dénaturer les types De l'honneur, du progrès, du droit, de l'équité ! Vouloir le talion ! souffrir, ô Liberté,

Qu'un trousseau de clés pende et sonne à ta ceinture ! Quand dans une ombre énorme et triste on aventure Toutes les vérités en deuil, dire : C'est bon ! Nier l'astre, admirer la blancheur du charbon,

Déclarer vrai le faux, et l'injustice juste, Louer Carrier après avoir flétri Procuste ! Vêtir sa conscience au gré de la saison ! Se mettre à la fenêtre et guetter l'horizon,

Regarder se gonfler telle ou telle bannière, Pour savoir à quelle heure et de quelle manière On pourrait être vil le plus utilement ! Quoi ! ce principe hier sincère, aujourd'hui ment !

Quoi ! toute vérité qui gêne n'est plus vraie ! Si c'est mon intérêt, le cygne est une orfraie, Peuple, et de ce lion, le droit, je fais mon chien ! Il suffit, pour changer soudain le mal en bien,

Que ce soit un tyran qui règne, au lieu d'un autre, C'est un roi, l'on combat ; c'est la foule, on se vautre. Quoi ! le penseur aura tonné superbementQuoi ! le penseur aura tonné superbement Si c'est un empereur qui se sert du supplice,

Si c'est la multitude, il en sera complice ! — Et cet homme indigné sera l'homme ébloui ! O ciel ! Après avoir dit non, bégayer oui ! Et, devant l'échafaud, dès que la foule en use,

Mettre un lâche sourire au masque de Méduse ! Voilà donc où la soif de plaire conduirait ! Non ! Non ! Non ! Déserter, pour un sombre intérêt, Ces vérités que nous français, nous établîmes,

Au peuple honnête et bon et plein d'instincts sublimes, Mais préférant parfois les bas-fonds aux sommets, Dire qu'il a raison quand il a tort, jamais" ! Ah ! plutôt qu'accepter de telles servitudes ;

L'homme qui parle ici fuirait aux solitudes, Subirait tout, le froid, la faim ; l'exil amer, L'ennui, la surdité sauvage de la mer, Tout, loin de la patrie et loin de la lumière,

Et le soir, bûcheron rentrant dans sa chaumière, Las, pieds nus, à travers les ronces, traînerait Derrière lui le bois coupé dans la forêt !…

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