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1893

XI

Victor HUGO

Voilà l'homme. Qui donc a dit : l'homme est sublime ! Qui donc s'est écrié : l'homme est un spectre infime ! Il est grand, il est vil ; il est tout à la fois. Et, comme tout se meut suivant de sombres lois,

Comme dans l'univers rien n'est stationnaire, Pour l'homme, quoi qu'il fasse ou rêve,qu'il vénère Ou blasphème, qu'il sème ou l'amour ou l'effroi, Vivre, c'est travailler sans trêve, ayant en soi

L'archange qui rayonne et l'âne qui se vautre, À diminuer l'un en agrandissant l'autre. Le méchant grandit l'âne et rétrécit l'esprit Le bon, le juste, en qui la brute dépérit,

En qui l'ange fleurit, c'est celui qui, sans cesse, Augmentant sa lumière, amoindrit sa bassesse. Ô passant ! toi qui vas, tâchant d'ouvrir la nuit, Pâle, inquiet, semblable à-celui qui poursuit,

Rêvant l'être quadruple, esprit, force, amour, joie, Qui résume ce monde où sa lueur : flamboie, Tâtant les quatre-coins du firmament, touchant Le nord après le sud, l'aube après le couchant,

T'efforçant de voir Dieu, cherchant la quadrature De ce cercle effrayant qu'on nomme la nature, Toi qui, boiteux, ailé, par essors inégaux, Voudrais monter, monter jusqu'au Demiourgos,

Comme Jacob le pâtre ou Baruch le prophète, Quitte cette entreprise, et, je te le répète, Explique, si tu peux, ce lugubre inconnu, Ce soleil dans un peu de fange contenu,

Cet être monstrueux, prodigieux et-triste, L'homme. Amer, ignorant dans quel monde il existe, Faisant, comme ce globe horrible dont il sort, Dans le jour et la nuit ; dans la vie et la mort ;

Dans la bête et l'esprit, ses deux sombres demeures, Sa révolution toutes les vingt-quatre heures, Mur du cloaque affreux, cloison des cieux bénis, Et séparation de deux-noirs infinis,

Il vole dans l'aurore et dans l'égout il trempe ; Et le Voilà qui plane et le voici qui rampe Ver de terre et rayon, confinant d'un côté À l'azur, on ne sait par quelle pureté,

De l'autre à la matière, on ne sait pour quels crimes. Songeur ! qu'est-ce que l'homme ? Un entre-deux d'abîmes.

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