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1893

VISIONS DE LYCÉENS

Victor HUGO

Quand on sort de rhétorique, Du livre et de l'encrier, On a l'âme chimérique Et le cœur aventurier.

On a pour nid des murs bistres, Des galetas fabuleux, Que les rats ont faits sinistres, Que l'illusion fait bleus.

On n'est pas très difficile Aux divinités qu'on voit ; Et les nymphes de Sicile S'accoudent au bord du toit.

Puisqu'il faut que j'en convienne, C'est vrai, souvent nous prenons Dans le passage Vivienne Des Margots pour des Junons.

Toute la mythologie Vient becqueter nos taudis ; Nous y faisons une orgie, De ciels et de paradis.

Je rêve. Oui, la vie est sombre Et charmante ; et des clins d'yeux M'arrivent au fond de l'ombre Qui m'ont mis au rang des dieux.

L'extase au cinquième habite, L'amour fait multiplier Les rêves du cénobite Par le front de l'écolier.

Je suis naïf au point d'être Par moments persuadé Que Vénus, à sa fenêtre, M'a fait signe à Saint-Mandé.

Mon œil sous ma boîte osseuse Est à de tels songes prêt Qu'à travers ma blanchisseuse Phyllodoce m'apparaît.

Une chemisière aimante Vint hier dans mon grenier ; Elle portait, la charmante, Des rayons dans son panier ;

Ravi de cette descente, Je crus que je voyais choir Hébé, toute frémissante D'aurore, sur mon perchoir.

Comment peindre l'air de fête De deux yeux presque innocents ? Fraîche, elle avait sur la tête Cette lumière, seize ans.

Et l'autre jour, plein d'Homère, Je songeais je ne sais où Je marchais dans la chimère, Tout au bord, sans garde-fou ;

Une muse au front suprême Passa dans mon horizon. — C'est Calliope elle-même ! Criai-je. C'était Suzon :

Je me risquai, dans l'échoppe Dont un coffre est le sofa, A chiffonner Calliope ; Calliope me griffa.

La modiste est la sirène. J'attire Anne à mon foyer, Lui donnant des noms de reine Afin de la tutoyer.

Ainsi je vis, l'œil en flammes, Dans mes bouquins, loin du bruit, étoilant toutes les femmes, Confusément, dans la nuit.

Je les fais déesses toutes, Et sur leurs chiffons je mets La lueur des sombres voûtes Ou l'éclair des bleus sommets.

Je vois parfois la tunique S'ébaucher sous le torchon Et la Diane ionique Sous le madras de Fanchon.

Je m'éblouis, solitaire ; Car il faut que nous usions L'une après l'autre, sur terre, Toutes les illusions.

Je guette et je me hasarde A sonder d'un œil ardent L'empyrée et la mansarde ; Et je contemple ; et, pendant

Que rôde sur ma gouttière Quelque gros chat moustachu, Cypris met sa jarretière, Pallas ôte son fichu.

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