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1893

VIII

Victor HUGO

Devant les cieux qu'emplit un vague aspect d'effroi, Sur tout, sans savoir qui, sans demander pourquoi, Le philosophe pleure, aime, intercède, prie. Il pense ; il sonde avec sa prunelle attendrie

Le mystère, et comprend que quelqu'un gémit là. Il parle à l'infini comme Jean lui parla ; Il y penche son âme et par cette ouverture Répand un sombre amour sur la vaste nature ;

Il bénit à voix basse en marchant devant lui Toutes les profondeurs de l'ombre et de l'ennui, L'antre, l'herbe, les monts glacés, les arbres torses, Les courants, les aimants, l'hydre aveugle des forces,

Les joncs tremblants, les bois tristes, les rochers nus, L'air, l'onde, et le troupeau des monstres inconnus ; Il console, incliné ; ce qui vit, ce qui souffre, Et, tous les noirs captifs invisibles du gouffre,

Épars dans l'Être horrible aux effrayants halliers, Enchaînés aux carcans ou tirant des colliers. Il perçoit les soupirs des visions funèbres ; Il sent râler l'espace et souffrir les ténèbres ;

Il console et secourt plus bas que l'animal ; Tendre, il fait du bien, même à ce qui fait du mal ; Sans distinguer sur qui tombent ses pleurs, lui-même N'étant qu'une lueur flottant dans le problème,

Il prie, argile, chair, larve ; et semble un rayon Aux sombres yeux ouverts dans l'expiation. L'ardeur d'apaiser tout est sa sublime fièvre ; Il va ! prophète ou non, qu'importe que sa lèvre

Ait ou n'ait pas le feu du céleste charbon ! Il sait bien qu'on l'entend, qu'il suffit d'être bon, Et que les exilés rêvent la délivrance ; Il passe en murmurant Espérance ! espérance !

Et toute la souffrance est un appel confus À son cœur d'où jamais il ne sort un refus. Tandis qu'on ne sait quoi d'étrange et de farouche Surgit dans des berceaux, dans les tombeaux se couche,

Tandis que l'ouragan souffle, et que par moment La vie universelle est un rugissement, Et qu'à d'autres moments tout n'est plus qu'une face De silence où le cri de l'abîme s'efface,

Tandis, que le flot roule à l'engloutissement, Que la livide mort court sous le firmament Distribuant le monde aux fléaux ses ministres ; Que les astres hagards ont des levers sinistres,

Et qué tout semble craindre un lugubre abandon, Lui, tranquille, il dit : Paix, harmonie et pardon ! Il jette sa pitié dans la sourde étendue, Dans l'ombre formidable à jamais éperdue,

Dans le deuil, dans l'énigme affreuse, dans l'horreur ; Il marche, et, sans rien voir, perdu, quoique éclaireur, Sous la brume éternelle à flots noirs épanchée, Sent dans la nuit sa main par des langues léchée.

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