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1893

UMBRA

Victor HUGO

Obscurité ! le songe lève Son front dans la réalité : Que serait l'être sans le rêve, Et la face, le voile ôté ?

L'âme est de l'ombre qui sanglote. Moi l'atome, j'erre et je flotte. J'allais, ô pleurs ! j'aimais, ô deuil ! Mon seuil s'ouvre sur le naufrage.

Ma maison, quand la mer fait rage, Sonne la nuit comme un écueil. Que dites-vous à l'âme humaine, Que bégayez-vous pour mon cœur,

Monde ; vision, phénomène, Eau lugubre, aquilon moqueur ? À quoi, sous la neige ou les laves, Pensent les monts, ces vieux esclaves,

Fouettés de tous les fouets de l'air, Ces patients du grand supplice, Vêtus d'ombre, et sous leur cilice Marqués du fer chaud de l'éclair ?

N'est-il pas lugubre de dire Que la porte sombre est sans clé, Que la terre où l'homme respire Est comme un manuscrit roulé ?

Il semble que toutes les forces Se donnent pour but les divorces, Et que la nature ait pour vœu D'ôter l'aube du cimetière,

D'épaissir l'horreur, la matière Et l'énigme entre l'homme et Dieu ! Est-ce donc qu'ils sont nécessaires Tous ces fléaux dont nous souffrons ?

Pourquoi cet arbre des misères Croisant ses branches sur nos fronts ? Le mal nous tient. Où sont les causes ? On dirait que le but des'choses

Est de cacher Dieu qui nous fuit, Que le prodige obscur nous raille, Et que le monde entier travaille A la croissance de la nuit.

Que regarde dans les bois fauves Le grand cerf à l'œil égaré ? Vénus, qui luis sur les monts chauves, D'où te vient ton rayon sacré ?

Qu'est-ce que ton anneau, Saturne ? Est-ce que quelque être nocturne, Quelque vaste archange puni, Quelque Satan — dont le front plie,

Fait tourner sûr cette poulie La chaîne, du puits infini ? Que tu menaces ou promettes, Dis-nous le secret de tes pleurs ;

Aube ? Et vous, qu'êtes-vous, comètes, Faces aux horribles pâleurs ? Êtes,-vous, dans l'éther qui roule, Des étoiles dont le sang coule,

Faisant des mares de clarté ? Venez-vous des noirs ossuaires ? Êtes-vous, traînant vos suaires, Les mortes de l'immensité ?

Ô profondeurs épouvantables, Qu'est-ce donc que vous me voulez ? Que dois-je lire sur vos tables, Cieux, temples, porches étoilés ?

Ta rougeur de naphte et de soufre ; Ta clarté qui m'aveugle, ô gouffre, Est-ce la vérité qui luit ? Le vent souffle-t-il sur mon doute

Quand, — penché sur l'ombre, j'écoute Ce que dit ce crieur de nuit ? Par moments, dressé sur ma couche, Sombre, et peut-être blasphémant,

Je suis prêt à crier, farouche : Allons ! laisse-moi, firmament ! Par moments, je suis prêt à dire : Vous dont je sens l'or dans ma lyre,

Le flamboiement dans mon courroux, L'air dans mes strophes hérissées, Et les rayons dans mes pensées, Astres, de quoi vous mêlez-vous ?

En vain j'essaie et je m'élance. Le gouffre effare le flambeau. Rien dans le ciel que le silence, Rien que l'ombre dans le tombeau !

Oh ! de quelle fosse entr'ouverte, Sentons-nous le souffle, herbe verte ? Quels chevaux entend-on hennir ? Quel fantôme erre en nos décombres ?

Quels yeux voit-on par tes, trous sombres, Masque effrayant de l'avenir ? La vie et la mort ! qu'est-ce, abîme ? Où va l'homme pâle et troublé ?

Est-il l'autel, bu la victime ? Est-il le soc ? est-il lé blé ? Oh ! ces vents que rien ne fait taire ! Que font-ils de nous sur la terre,

Tous ces souffles prodigieux ? Quel mystère en nous se consomme ? Qu'apportent-ils de l'ombre à l'homme ? Qu'emportent-ils de l'homme aux cieux ?

Énigme ! Où je dis : pourriture, Le vautour vient et dit : festin ! Qu'est-ce que c'est que la nature ? Qu'est-ce que c'est que le destin ?

Marchons-nous dans des routes sûres ? Dépend-il des forces obscures De tordre là-bas mon chemin ? Peux-tu, sort fatal qui nous pousses,

Dans l'ombre, à force de secousses, Changer la forme de demain ? Toutes ces lois qu'un faux jour perce, Vie et sort, textes décevants

Dont le sens confus se disperse Dans l'âpre dispute des vents, Ce monde où chaque élément jette Son mot à l'âme qui végète,

Cette nature aux fatals nœuds, Ce destin hagard qui nous brise, N'est-ce qu'une sombre méprise, Malentendu vertigineux !

L'ancre est un poids qui rompt le-câble. Tout est promis, rien n'est tenu. Serait-ce donc que l'implacable Est un des noms de l'inconnu ?

Quel est donc ce maître farouche Qui pour la toile fait la mouche, L'orageux cheval pour le mors, Tous les escaliers pour descendre,

Oui pour non, le feu pour la cendre, La mémoire pour le remords ? D'où viennent les soirs, les aurores, Les flots enflés, les flots décrus,

Les déluges, les météores, Ces apparus, ces disparus ! Pourquoi le miracle Nature Contient-il l'effroi, la torture,

Le mal, sur l'homme se courbant ? Le mal a-t-il le bien pour tige ? Ou serait-ce que le prodige Tombe, et devient monstre en tombant ?

Quand dans les forêts forcenées Court l'ouragan, ce furieux Arrache-t-il à nos années Quelque lambeau mystérieux ?

L'arbre, qui sort d'une fêlure, A-t-il en bas sa chevelure Qui plonge au globe rajeuni ? Penseurs, têtes du ciel voisines,

Vos cheveux sont-ils les racines Par où vous puisez l'infini ? Est-ce l'effroi des cieux horribles Que je sens, en moi palpiter

À de certains moments, terribles, Où le monde semble hésiter ? Aux heures où la terre tremble, Quand la nuit s'accroît, quand il semble

Qu'on voit le flot noir se gonfler, Quand la lune s'évade et rampe, Quand l'éclipse sur cette lampe, Masque sinistre, vient souffler !

Si vous attendez quelque chose, Rochers pensifs, dites-le-moi ! Dites-moi de quoi se compose Le bien, le mal, le sort, la :loi,

O récifs ! pièges ! araignées ! Foudre qui jettes à poignées Tes cheveux de flamme aux enfers, Secouant sur les flots sauvages

Dans l'âpre forêt des nuages Le hideux buisson des éclairs ! Et toi, la grande vagabonde, L'hydre verte au dos tortueux,

Que dis-tu, mer où l'ombre abonde, Bouleversement monstrueux ? O flots ! ô, coupe d'amertume ! Quel symbole êtes-vous, écume,

Bave d'en bas jetée au jour, Fange insultant l'aube sereine, Éternel crachat de la haine À l'éternel front de l'amour !

Laissons les flots battre la plage ! Laissons la mer lugubre en paix ! Et laissons l'orageux feuillage Frissonner dans les bois épais !

Ne troublons pas les harmonies Rauques, étranges, infinies, Des océans et des typhons ! Laissons les vents à leurs démences !

Et laissons dans les cieux immenses S'envoler les aigles profonds ! Je vais, j'avance, je recule, Je marche où plus d'un se perdit ;

Par moments dans ce crépuscule Une voix lugubre me dit : — Que cherches-tu ? tout fuit, tout passe. La terre n'est rien. Et l'espace,

Que contient-il ? Est-ce réel ? Tu ne peux qu'entrevoir, atome, La création, ce fantôme, Derrière ce linceul, le ciel.

Où vas-tu, pauvre âme étonnée ? Monade, connais-tu l'aimant ? Que sais-tu de la destinée, Et que sais-tu du firmament ?

Connais-tu le vrai, le possible, Tous les réseaux de l'invisible, Ce qui t'attend, ce qui te suit ? Connais-tu les lois éternelles ?

Entends-tu les tremblements d'ailes Dans les grands filets de la nuit ? Sens-tu parfois, dans l'ombre infâme Qu'agite un vent farouche et lourd,

Une toile où se prend ton âme Et sur laquelle un monstre court ? Sens-tu parfois, fils de la terre, S'ouvrir sous tes pieds le mystère,

Et se mêler, ô passant nu, À tes cheveux que l'hiver mouille, Les fils de la sombre quenouille, Les cheveux du front inconnu ?

Certaines planètes fatales, Certains mirages de l'éther, Certains groupes d'étoiles pâles Ont un — rayonnement éclair.

Que sais-tu sur tes mornes grèves ? Es-tu sûr, au fond de tes rêves, Que ce que l'ombre aux murs de fer Couvre comme une épaisse grille,

Soit le ciel, et que ce qui brille, O songeur, ne soit pas l'enfer ? Les constellations tragiques, Ouvrant sur vous leurs fauves yeux,

Passent, grandes larves magiques, Sur vos destins mystérieux. Insensé qui croit les cieux vides ! Quelques-unes, les plus livides,

Apparurent, ô sombre esprit, En chiffres noirs dans les ténèbres Sur les dés des joueurs funèbres Qui jouaient la robe du Christ.

Mais insensé qui s'imagine Connaître tous les horizons, La tombe, la fin, l'origine, Se dévoue et crie : Avançons !

Insensé ce Jésus lui-même Qui s'immole parce qu'il aime ! Insensés les audacieux Qui se jettent dans le cratère,

Rêvant le progrès sur la terre Ou le paradis dans les cieux ! Quand tu vois rire le squelette, Es-tu sûr que ce noir rictus

Où le jour d'en — bas se reflète N'est pas, pour les bons abattus, Pour les justes sur qui tout pèse, Pour les martyrs dans la fournaise,

Pour l'esprit croyant et créant, Pour l'âme espérant sa patrie, L'épouvantable moquerie Du tombeau, qui sait le néant ?

Non ! il ne se peut, ô nature, Que tu sois sur l'homme au cachot, Sur l'esprit, sur la créature, De la haine tombant d'en haut !

Il ne se peut pas que ces forces Mêlent à tous leurs noirs divorces L'homme, atome en leurs poings tordu, Lui montrent l'horreur souveraine,

Et fassent, sans qu'il les comprenne, Des menaces à l'éperdu ! Il ne se peut que l'édifice Soit fait d'ombre et de surdité ;

Il ne se peut que sacrifice, Héroïsme, effort, volonté, Il ne se peut que la sagesse, Que l'aube, éternelle largesse,

La rose qui s'épanouit, Le droit, la raison, la justice, Tout, la foi, l'amour, aboutisse Au ricanement de la nuit !

Il ne se peut pas que j'invente Ce que Dieu n'aurait pas créé ! Quoi ! pas de but ! quoi ! l'épouvante ! Le vide ! le tombeau troué !

Non ! l'être ébauché, Dieu l'achève ! Il ne se peut pas que mon rêve Ait plus d'azur que le ciel bleu, Que l'infini soit un repaire,

Que je sois meilleur que le Père, Que l'homme soit plus grand que Dieu ! Quoi ! je le supposerais juste Ce Dieu qui serait malfaisant !

C'est moi qui serais l'être auguste, Et ce serait lui l'impuissant ! L'homme aurait trouvé dans son âme L'amour, le paradis, la flamme,

La lumière sur la hauteur, Le bonheur incommensurable… Dieu ne serait qu'un misérable, L'homme serait le créateur !

Oui, comme après tout, c'est un songe Qu'un monde formé de néant, Qui fit le mal fit le mensonge ; C'est moi qui reste le géant !

Que ce Dieu vienne et se mesure ! Qu'il sorte donc de sa masure ! Il fit le mal, j'ai cru le bien ; J'ai contre lui, si je me lève,

Toute la gloire de mon rêve, Toute l'abjection du sien ! Non ! non ! la fleur qui vient d'éclore Me démontre le firmament.

Il ne se peut pas que l'aurore Sourie à l'homme faussement, Et que, dans la tombe profonde, L'âme ait droit de dire à ce monde

D'où l'espoir toujours est sorti, À ces sphères, de Dieu vassales, Affirmations colossales : Étoiles ! vous avez menti !

Ce qui ment, c'est toi, doute ! envie ! Il ne se peut que lé rayon ; Que l'espérance, que la vie Soit une infâme illusion !

Que tout soit faux, hors le blasphème ! Et que ce Dieu ne soit lui-même, Dans son vain temple aérien, Que l'immense spectre Ironie

Regardant ; dans l'ombre infinie, L'univers accoudé sur Rien ! Un Dieu qui rirait de son œuvre, Qui rirait des justes déçus,

Et du cygne et de la couleuvre, Et de Satan et de Jésus, Un tel Dieu serait si terrible Que, devant cette face horrible,

L'âme humaine se débattrait Comme si, par ses ailes blanches, Elle était, prise sous les branches De quelque, sinistre forêt !

Que Rabelais, rieur énorme, Railleur de l'horizon humain, Borné par le nombre et la forme, Hue aujourd'hui, sans voir demain ;

Qu'il joue, étant jouet lui-même, Avec la vie et le problème, Qu'importe ! il passe, il meurt, il fuit ; Il n'est ni le fond, ni la cime ;

Mais un Rabelais de l'abîme Ferait horreur, même à la nuit ! Que les éclairs soient les augures, Que le vrai sorte du plaintif,

Que les fléaux, sombres figures, Disent le mot définitif, Je ne le crois pas ! Vents farouches, Nuits, flots, hivers, enflez vos bouches,

Tordez ma robe dans mes pas, Étendez vos mains sur moi, faites Tous vos serments dans les tempêtes, Ténèbres, je ne vous crois pas !

Je crois à toi, jour ! clarté ! joie ! Toi qui seras ayant été, À toi, mon aigle, à toi, ma proie, Force, raison, splendeur, bonté !

Je crois à toi, toute puissance ! Je crois à toi, toute innocence ! Encore à toi, toujours à toi ! Je prends mon être pierre à pierre ;

La première est de la lumière, Et la dernière est de la foi ! Dieu ! sommet ! aube foudroyante ! Précipice serein ! lueur !

Fascination effrayante Qui tient l'homme et le rend meilleur ! De toutes parts il s'ouvre, abîme. Quand on est sur ce mont sublime,

Faîte où l'orgueil toujours s'est tu, Cime où.vos instincts vous entraînent, Tous les vertiges qui vous prennent Vous font tomber dans la vertu.

Donc laissez-vous choir dans ce gouffre, Vivants ! grands, petits, sages, fous, Celui qui rit, celui qui souffre, Vous tous ! vous tous ! vous tous ! vous tous !

Tombez dans Dieu, foule effarée ! Tombez, tombez' ! roulez, marée ! Et sois stupéfait, peuple obscur, Du néant des songes sans nombre,

Et d'avoir traversé tant d'ombre Pour arriver à tant d'azur ! Oh ! croire, c'est la récompense Du penseur aimant, quel qu'il soit ;

C'est en se confiant qu'on pense, Et c'est en espérant qu'on voit ! Chante, ô mon cœur, l'éternel psaume ! Dieu vivant, dans ma nuit d'atome,

Si je parviens, si loin du jour, À comprendre, moi grain de sable, Ton immensité formidable, C'est en croyant à ton amour !

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