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1881

SUR LA FALAISE

Victor HUGO

Tu souris dans l’invisible. Ô douce âme inaccessible, Seul, morne, amer, Je sens ta robe qui flotte

Tandis qu’à mes pieds sanglote La sombre mer. La nuit à mes chants assiste. Je chante mon refrain triste

À l’horizon. Ange frissonnant, tu mêles Le battement de tes ailes À ma chanson.

Je songe à ces pauvres êtres, Nés sous tous ces toits champêtres, Dont le feu luit, Barbe grise, tête blonde,

Qu’emporta cette eau profonde Dans l’âpre nuit. Je pleure les morts des autres. Hélas ! Leurs deuils et les nôtres

Ne sont qu’un deuil. Nous sommes, dans l’étendue, La même barque perdue Au même écueil.

Tous ces patrons, tous ces mousses, Qu’appelaient tant de voix douces Et tant de vœux, Ils sont mêlés à l’espace,

Et le poisson d’argent passe Dans leurs cheveux. Au fond des vagues sans nombre, On voit, sous l’épaisseur sombre

Du flot bruni, Leur bouche ouverte et terrible Qui boit la stupeur horrible De l’infini.

Ils errent, blêmes fantômes. Ils ne verront plus les chaumes Au pignon noir, Les bois aux fraîches ramées,

Les prés, les fleurs, les fumées Dans l’or du soir. Dans leurs yeux l’onde insensée, Qui fuit sans cesse, poussée

Du vent hagard, Remplace, sombre passante, La terre, à jamais absente De leur regard.

Ils sont l’ombre et le cadavre ; Ceux qui vont de havre en havre Dans les reflux, Qui ne verront plus l’aurore,

Et que l’aube au chant sonore Ne verra plus. Et cependant sur les côtes On songe encore à ces hôtes

De l’inconnu, Partis, dans l’eau qui frissonne, Pour cette ombre dont personne N’est revenu.

C’était l’enfant ! C’était l’homme ! On les appelle, on les nomme Dans les maisons, Le soir, quand brille le phare,

Et quand la flamme s’effare Sur les tisons. L’un dit : ― En août, j’espère, Ils reviendront tous, Jean, Pierre,

Jacques, Louis ; Quand la vigne sera mûre ;… ― Et le vent des nuits murmure : Évanouis !

L’autre dit : ― Dans les tempêtes Regardez bien, et leurs têtes Apparaîtront. On les voit quand le soir tombe.

Toute vague est une tombe D’où sort un front. ― C’est dans cette onde effrénée Que leur âme au ciel est née,

Divin oiseau. Toute vague est une tombe ; Toute vague, ô ma colombe, Est un berceau.

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