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1826

RÊVES

Victor HUGO

Amis, loin de la ville, Loin des palais de roi, Loin de la cour servile, Loin de la foule vile,

Trouvez-moi, trouvez-moi, Aux champs où l'âme oisive Se recueille en rêvant, Sur une obscure rive

Où du monde n'arrive Ni le flot, ni le vent, Quelque asile sauvage, Quelque abri d'autrefois,

Un port sur le rivage, Un nid sous le feuillage, Un manoir dans les bois ! Trouvez-le-moi bien sombre,

Bien calme, bien dormant, Couvert d'arbres sans nombre, Dans le silence et l'ombre, Caché profondément !

Que là, sur toute chose, Fidèle à ceux qui m'ont, Mon vers plane, et se pose Tantôt sur une rose,

Tantôt sur un grand mont. Qu'il puisse avec audace, De tout nœud détaché, D'un vol que rien ne lasse,

S'égarer dans l'espace Comme un oiseau lâché. Qu'un songe au ciel m'enlève, Que plein d'ombre et d'amour,

Jamais il ne s'achève, Et que la nuit je rêve À mon rêve du jour ! Aussi blanc que la voile

Qu'à l'horizon je voi, Qu'il recèle une étoile, Et qu'il soit comme un voile Entre la vie et moi !

Que la muse qui plonge En ma nuit pour briller, Le dore et le prolonge, Et de l'éternel songe

Craigne de m'éveiller ! Que toutes mes pensées Viennent s'y déployer, Et s'asseoir, empressées,

Se tenant embrassées, En cercle à mon foyer. Qu'à mon rêve enchaînées, Toutes, l'œil triomphant,

Le bercent inclinées, Comme des sœurs aînées Bercent leur frère enfant ! On croit sur la falaise,

On croit dans les forêts, Tant on respire à l'aise, Et tant rien ne nous pèse, Voir le ciel de plus près !

Là, tout est comme un rêve ; Chaque voix a des mots, Tout parle, un chant s'élève De l'onde sur la grève,

De l'air dans les rameaux. C'est une voix profonde, Un chœur universel, C'est le globe qui gronde,

C'est le roulis du monde Sur l'océan du ciel. C'est l'écho magnifique Des voix de Jéhova,

C'est l'hymne séraphique Du monde pacifique Où va ce qui s'en va ; Où, sourde aux cris de femmes,

Aux plaintes, aux sanglots, L'âme se mêle aux âmes, Comme la flamme aux flammes, Comme le flot aux flots !

Ce bruit vaste, à toute heure, On l'entend au désert. Paris, folle demeure, Pour cette voix qui pleure

Nous donne un vain concert. Oh ! la Bretagne antique ! Quelque roc écumant ! Dans la forêt celtique

Quelque donjon gothique ! Pourvu que seulement La tour hospitalière Où je pendrai mon nid,

Ait, vieille chevalière, Un panache de lierre Sur son front de granit ! Pourvu que, blasonnée

D'un écusson altier, La haute cheminée, Béante, illuminée, Dévore un chêne entier !

Que, l'été, la charmille Me dérobe un ciel bleu ; Que l'hiver ma famille, Dans l'âtre assise, brille

Toute rouge au grand feu ! Dans les bois, mes royaumes, Si le soir l'air bruit, Qu'il semble, à voir leurs dômes,

Des têtes de fantômes Se heurtant dans la nuit ! Que des vierges, abeilles Dont les cieux sont remplis,

Viennent sur moi, vermeilles, Secouer dans mes veilles Leur robe à mille plis ! Qu'avec des voix plaintives,

Les ombres des héros Repassent fugitives, Blanches sous mes ogives, Sombres sur mes vitraux !

Si ma muse envolée Porte son nid si cher Et sa famille ailée Dans la salle écroulée

D'un vieux baron de fer ; C'est que j'aime ces âges Plus beaux, sinon meilleurs, Que nos siècles plus sages ;

À leurs débris sauvages Je m'attache, et d'ailleurs L'hirondelle enlevée Par son vol sur la tour,

Parfois, des vents sauvée, Choisit pour sa couvée Un vieux nid de vautour. Sa famille humble et douce,

Souvent, en se jouant, Du bec remue et pousse, Tout brisé sur la mousse, L'œuf de l'oiseau géant.

Dans les armes antiques Mes vers ainsi joûront, Et remuant des piques, Riront, nains fantastiques,

De grands casques au front ! Ainsi, noués en gerbe, Reverdiront mes jours Dans le donjon superbe,

Comme une touffe d'herbe Dans les brèches des tours. Mais, donjon ou chaumière, Du monde délié,

Je vivrai de lumière, D'extase et de prière, Oubliant, oublié !

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