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1902

PORTRAIT

Victor HUGO

Quiconque pense, illustre, obscur, sifflé, vainqueur, Grand ou petit, exprime en son livre son cœur. Ce que nous écrivons de nos plumes d'argile, Soit sur le livre d'or comme le doux Virgile,

Soit comme Alighieri sur la bible de fer, Est notre propre flamme et notre propre chair. Le livre est à ce point l'auteur, et le poëme Le poëte, notre œuvre est tellement nous-même,

Nous la sentons en nous si mêlée à nos pleurs, A notre sang, si bien faite de nos douleurs Et si profondément dans nos os pénétrante, Que lorsqu'il arriva qu'en l'an mil huit cent trente

Mademoiselle Mars, Firmin et Joanny Pour la première fois jouèrent Hernani, J'eus un frémissement de pudeur violée. Jusqu'à ce moment-là, dans une ombre étoilée,

Ruy, Carlos, le bandit, le cor de la forêt, Doua Sol pâle, étaient mon rêve et mon secret ; Je leur parlais au fond des extases farouches, Je voyais remuer distinctement leurs bouches,

Je vivais tête-à-tête, ému d'un vague effroi, Avec ce monde obscur qui se mouvait en moi. La foule s'y ruant me parut un supplice. Il me sembla quand, seul derrière la coulisse,

Je vis Faure crier au machiniste : Va, Et lorsqu'en frissonnant la toile se leva, Que devant tout ce peuple immense aux yeux de flamme Je sentais se lever la jupe de mon âme.

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