Un homme aux yeux profonds passait ; un patriarche Lui demanda : — Combien as-tu de jours de marche, O voyageur qui viens du côté du levant ? L'homme dit : — Je ne sais. Le vieux reprit : — Le vent,
O voyageur qui viens du côté de l'aurore, T'a-t-il bien poursuivi ? L'homme dit je l'ignore. Le vieillard dit Tu dois avoir près d'Engaddi Trouvé la caravane allant vers le midi ;
Combien de voyageurs et de bêtes de somme ? — Je n'ai rien rencontré ni rien compté, dit l'homme. — Les hérons gris ont-ils passé dans le brouillard ? Dit le vieux. L'homme dit : — Je n'ai rien vu, vieillard.
Et le vieillard reprit : — Homme au sombre visage, Aujourd'hui, dans ta route, as-tu, selon l'usage, Auprès de la citerne entre Édom et Gaza, Crié trois fois le nom du saint qui la creusa ?
Et l'homme répondit — Quel saint ? que veux-tu dire ? Le vieillard repartit : — Homme, est-ce de la myrrhe Ou du baume qu'on doit en tribut envoyer Au tétrarque Antipas pour laver son foyer
Et parfumer son lit ? — Je ne sais pas, dit l'homme. — Quoi ! tu ne connais point le roi que je te nomme ? Non. — Le vieillard reprit : Tu ne distingues pas Entre le lit de pourpre où se couche Antipas
Et la paille, qui sert aux bêtes de litière ? — Non, dit l'homme. Ils parlaient auprès d'un cimetière. L'œil du vieillard tomba sur les fosses ; il dit :
— Tous ces êtres, hélas ! sur qui l'herbe grandit, Étaient jadis vivants, bruyants, joyeux, utiles ; Maintenant les voilà tombés chez les reptiles, Mangés des vers, mêlés à la terre, mêlés
A la cendre, et gisants. — Non, dit l'homme. Envolés. Arriver au tombeau, c'est atteindre le faîte. — Le patriarche alors reconnut un prophète, Et murmura pensif, à voix basse, pendant
Que ce passant, doré par le rouge occident, Disparaissait au loin dans le désert sublime — O savant seulement des choses de l'abîme !
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