Skip to content
1883

[no title]

Victor HUGO

Je ne me sentais plus vivant ; je me retrouve, Je marche, je revois le but sacré. J'éprouve Le vertige divin, joyeux, épouvanté, Des doutes convergeant tous vers la vérité ;

Pourtant je hais le dogme, un dogme c'est un cloître. Je sens le sombre amour des précipices croître Dans mon sauvage cœur, saignant, blessé, banni, Calme, et de plus en plus épars dans l'infini.

Si j'abaisse les yeux, si je regarde l'ombre, Je sens en moi, devant les supplices sans nombre, Les bourreaux, les tyrans, grandir à chaque pas Une indignation qui ne m'endurcit pas,

Car s'indigner de tout, c'est tout aimer en somme, Et tout le genre humain est l'abîme de l'homme. Le philosophe plane et rêve sur ces flots De douleurs, de tourments, d'angoisses, de sanglots,

Où partout quelque esquif lutte, chavire et sombre ; Ainsi qu'une hirondelle au-dessus d'une eau sombre, Dans ce monde qui semble au hasard châtié, L'âme tournoie autour d'un gouffre, la pitié.

Que croire ? — La pitié me prend, m'emplit, m'enivre, Me donne le dégoût formidable de vivre, Me porte à des excès étranges, secourir, Au hasard, à tâtons, ceux que je vois souffrir,

Être indulgent, pensif, tendre, clément, stupide ; Si bien que par moments la foule me lapide. C'est bien fait, certe. — Amis, je rentre en tout cela, J'étais absent, j'arrive, et je dis : me voilà !

Prendre garde à ce peuple obscur sur qui l'on marche, Aimer mieux me jeter aux flots qu'entrer dans l'arche, N'avoir jamais le mal des autres pour souhait, Plaindre la haine, même en celui qui nous hait,

Je reviens à mon œuvre. Et j'offre à cette bouche Qui s'ouvre obscurément dans toute âme farouche, Aux noirs désespérés errant sans feu ni lieu, Un peu de vie à boire, et ce verre d'eau, Dieu.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
[no title] · Victor HUGO · Poetry Cove