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1898

MISÈRE

Victor HUGO

Partout la force au lieu du droit. L'écrasement Du problème, c'est là l'unique dénoûment. Partout la faim. Roubaix, Aubin, Ricamarie. La France est d'indigence et de honte maigrie.

Si quelque humble ouvrier réclame un sort meilleur, Le canon sort de l'ombre et parle au travailleur. On met sous son talon l'émeute des misères. L'Afrique agonisante expire dans nos serres.

Là tout un peuple râle et demande à manger. Famine dans Oran, famine dans Alger. — Voilà ce que nous fait cette France superbe ! Disent-ils. — Ni maïs, ni pain. Ils broutent l'herbe.

Et l'arabe devient épouvantable et fou. On rencontre, une femme au fond de quelque trou, Accroupie, et mangeant avec un air étrange. — Qu'est-ce que tu, fais là ? — Hé bien, j'ai faim, je mange.

— Ton chaudron sur le feu fume, qu'as-tu dedans ? Ces os, que l'on entend crier entre tes dents, Cette chair qu'en grondant ronge ta bouche amère, Qu'est-ce ? C'est un enfant que j'avais, dit la mère.

Les déclamations ne prouvent rien ; soyons Impartiaux ; cette ombre est-elle sans rayons ? Vous passez votre temps à dire que l'on souffre Partout, et que partout on pleure, et qu'en un gouffre

On gémit, comme un tas d'affamés sur l'écueil, Et vous criez : Tout est misère et tout est deuil Tout est misère et deuil ? Quelle erreur est la vôtre ! Ah çà, vous ne voyez qu'un côté ! Voyez l'autre.

Jouissance et splendeur. Doit-on, en vérité, Montrer l'adversité sans la prospérité ? Ce contrepoids ôté fausse votre balance. Oui la détresse là, mais ici l'opulence.

Soyons justes. Voyez. Plaisirs, bals, volupté, Luxe, et l'hiver le Louvre, et Compiègne l'été. Oui, faites approcher vos vers les plus féroces. Oseront-ils nier ces palais, ces carrosses,

Ces festins ? Est-ce là de la misère enfin ? Est-ce qu'en cette fête éternelle on a faim ? En ne montrant jamais que l'indigence, on triche. Vous étalez le pauvre, eh 'bien, voyons ce riche.

Qu'en dites-vous ? Parlez. Est-il assez complet ? Il a ce qu'il convoite, il fait ce qui lui plaît. Ses désirs sont noyés dans le faste lyrique. Ah ! je voudrais bien voir que— votre rhétorique

Contestât cette aisance auguste, et s'escrimât À prouver que ce luxe est d'un mince format, Que cette argenterie est reprochable, et manque Du poids qui la ferait recevoir à la banque,

Que ces, cochers ne sont point gras, que ces jockeys Montent, mal galonnés, des chevaux peu coquets, Et que ces millions, ruisselant sur ces tables En ivresses sans fin, ne sont pas véritables ?

Reconnaissez qu'ici l'on ne manque de rien. On s'est fait tout-puissant pour être épicurien. On est un homme heureux. C'est doux. Pas de rebelles. On est le Jupiter d'un Olympe de belles.

On a Biarritz ; veut-on varier le tableau ? Après la mer, les bois ; on a Fontainebleau. Chasses, danses, galas, petits jeux sous les treilles, Rougissantes beautés sous les grappes vermeilles ;

Puis course au bois ; on fut en décembre vainqueur, Et l'on rêve, et l'on sent pénétrer dans son cœur Le pur soleil des champs, des fleurs, des prés, des vignes, L'azur des clairs étangs et la blancheur des cygnes.

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