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1893

MAUVAISES LANGUES

Victor HUGO

Un pigeon aime une pigeonne. Grand scandale dans le hallier Que tous les ans mai badigeonne. Une ramière aime un ramier.

Leur histoire emplit les charmilles. Par les leurs ils sont compromis. Cela se voit dans les familles Qu'on est entouré d'ennemis.

Espionnage et commérage. Rien ne donne plus d'âcreté, De haine, de vertu, de rage Et de fiel, qu'un bonheur guetté.

Que de fureur sur cette églogue ! L'essaim volant aux mille voix Parle, et mêle à son dialogue Toutes les épines des bois.

L'ara blanc, là mésange bleue, Jettent des car, des si, des mais, Où, les gestes des hoche-queue. Semblent semer des guillemets :

« — J'en sais long sur la paresseuse, Dit un corbeau, juge à mortier. — Moi, je connais sa blanchisseuse. — Et moi, je connais son portier.

— Certe, elle n'est point sauvagesse. — Est-on sûr qu'ils sont mariés ? — Voilà, pour le prix de sagesse, Deux pigeons bien avariés. »

Le geai dit : Leurs baisers blasphèment. Le pinson chante : Ça ira. La linotte fredonne : Ils s'aiment. La pie ajoute : Et cætera.

On lit que vers elle il se glisse Le soir, avec de petits cris, Dans le rapport à la police Fait par une chauve-souris.

Le peuple ailé s'indigne, tance, Fulmine un verdict, lance un bill. Tel est le monde. Une sentence, Redoutable, sort du babil.

Cachez-vous, Rosa. Fuyez vite Loin du bavardage acharné. L'amourette qu'on ébruite Est un rosier déraciné.

Tout ce conte, ô belle ineffable, Doit par vous être médité. Prenez garde, c'est une fable, C'est-à-dire une vérité.

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