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1893

MARGOT

Victor HUGO

Je signais d'un grand paraphe Un billet doux bien écrit ; J'avais toute l'orthographe, Margot avait tout l'esprit.

Sa bouche, où quelque ironie Avait l'air de dire : osez, Était la Californie Des rires et des baisers.

Que je fusse un imbécile, C'était probable ; et pourtant La belle trouvait facile De m'adorer en chantant,

Jusqu'au jour où, pour la mode Changeant d'amours et de ton, Margot trouverait commode De devenir Margoton.

Nous étions quelques artistes, Des poètes, des savants, Qui jetions nos songes tristes Et nos jeunesses aux vents.

Nous étions les capitaines De la fanfare et des chants, Des parisiens d'Athènes, Athéniens de Longchamps.

Moi, j'étais, parmi ces sages, Le rêveur qui parle argot, Met son cœur dans les nuages Et son âme dans — Margot.

Gais canotiers de Nanterre, Nous voguions sur le flot pur ; Margot lorgnait un notaire Quand je contemplais l'azur.

Elle trouvait l'eau trop fraîche, Et préférait l'Ambigu, Et s'écriait : Quand je pêche, C'est avec l'accent aigu.

Le sort déchira ses voiles ; Elle s'enfuit, j'échappai ; Je montai dans les étoiles Et Margot dans un coupé.

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