Quand je veux savoir vos douleurs secrètes,
Vous dites, ô belle aux yeux adorés :
— « Je ne puis sortir des lieux où vous êtes ;
Vous êtes mon maître ! » — Et puis vous pleurez.
Et vous reprenez : « Quoi ! sans récompense
Mes jours près de vous s'usent à souffrir !
Je veux vous quitter, mais, lorsque j'y pense,
Je ne sais pourquoi je me sens mourir ! » —
Le même esclavage, ô belle, est le nôtre ;
De vous jusqu'à moi la chaîne revient ;
Nous ne sommes pas libres l'un ni l'autre ;
Je vous tiens ; madame, et le sort me tient.
Vous êtes à bord, et je suis, la barque :
Oui, comprends-moi bien, mes discours sont vrais,
Cet homme qui t'aime, esclave et monarque,
Est un dur navire aux sombres agrès.
Il emporte au loin votre cœur, votre âme ;
Il est' emporté par le gouffre amer !
Vous ne pouvez pas en sortir, madame,
Et lui ne peut pas' sortir de la mer.
Il subit l'autan, le nord, l'hiver, l'onde ;
Souvent sur l'écueil on le croit perdu
L'eau s'en joue, et quand la tempête gronde,
Dans l'oragè noir il passe éperdu !
Il lutte ; les vents n'épargnent-personne.
En se rappelant maint naufrage ancien,
S'ur les vastes mers il flotte, il frissonne.
Il est votre maître et n'ést : pas le sien.