C'était la première soirée Du mois d'avril. Je m'en souviens, mon adorée. T'en souvient-il ?
Nous errions dans la ville immense, Tous deux, sans bruit, À l'heure où le repos commence Avec la nuit !
Heure calme, charmante, austère, Où le soir naît ! Dans cet ineffable mystère Tout rayonnait,
Tout ! l'amour dans tes yeux sans voile, Fiers, ingénus ! Aux vitres mainte pauvre étoile, Au ciel Vénus !
Notre-Dame, parmi les dômes Des vieux faubourgs, Dressait comme deux grands fantômes Ses grandes tours.
La Seine, découpant les ombres En angles noirs, Faisait luire sous les ponts sombres De clairs miroirs.
L'œil voyait sur la plage amie Briller ses eaux Comme une couleuvre endormie Dans les roseaux.
Et les passants, le long des grèves Où Fonde fuit, Étaient vagues comme les rêves Qu'on a la nuit !
Je te disais : — « Clartés bénies, Bruits lents et doux, Dieu met toutes les harmonies Autour de nous !
Aube qui luit, soir qui flamboie, Tout a son tour ; Et j'ai l'âme pleine de joie, O mon amour !
Que m'importe que la nuit tombe, Et rende, ô Dieu ! Semblable au plafond d'une tombe Le beau ciel bleu !
Qué m'importe que Paris dorme, Ivre d'oubli, Dans la brume épaisse et sans forme Enseveli !
Que m'importe, aux heures nocturnes Où nous errons, Les ombres qui versent leurs urnes ur tous les fronts,
Et, noyant de' leurs plis funèbres L'âme et le corps, ' Font les' vivants dans les ténèbres Pareils aux morts !
Moi, lorsque tout subit l'empire Du noir sommeil, J'ai ton regard, j'ai ton sourire, J'ai le soleil ! »
Je te parlais, ma bien-aimée ; O doux instants ! Ta, main pressait ma main charmée. Puis, bien longtemps,
Nous nous regardions pleins de flamme, Silencieux, Et l'âme répondait à l'âme, Les yeux aux yeux !
Sous tes cils une larmeobscure Brillait parfois ; Puis ta voix parlait, tendre et pure, Après ma voix,
Comme on entend dans la coupole Un double écho ; Comme après un ,oiseau s'envole Un autre oiseau.
Tu disais : « Je suis calme et fière, Je t'aime ! oui ! » Et je rêvais à ta lumière Tout, ébloui !
Oh ! ce fut une heure sacrée, T'en souvient-il ? Que cette première soirée Du mois d'avril !
Tout en disant toutes les choses, Tous les discours Qu'on dit dans lasaison des, roses Et des amours,
Nous allions, contemplant dans l'onde Et dans l'azur Cette lune qui jette au monde Son rayon pur,
Et qui, d'en haut, sereine comme Un front dormant, Regarde le bonheur de l'homme Si doucement !
Tu disais : « Ô soleils sans nombre ! Nuit ! ciel en feu ! Dans vos clartés et dans votre ombre, Tout monte à Dieu.
Rien ne se perd ! Cendre, étincelle, Ramier, vautour, Le moindre battement d'une aile Ou d'un amour,
Le chant du nid qui sous la feuille Va s'assoupir, Du cœur pensif qui se recueille Chaque soupir,
Les rêves de l'âme enivrée, Du front qui bout ; La nature immense et sacrée Retrouve tout !
Car tout suit sa loi grave et douce ! Tout à la fois ! L'herbe verdit, la branche pousse Au fond des bois,
La nuit endort les champs, la foule, Les mers, les monts, Le vent fuit, l'astre luit, l'eau coule, Et nous aimons !
Nous aimons parce que nous sommes ! C'est notre vœu ! Aimer, c'est vivre loin des hommes Et près de Dieu !
C'est s'ouvrir à la clarté pure, Comme la fleur ! C'est sentir toute la nature Vivre en son cœur !
C'est accomplir le code auguste D'Éden naissant Que suivait devant le ciel juste L'homme innocent !
Soyons heureux, ô toi que j'aime ! Bravons le sort ! Car seuls à cette heure suprême, Seuls quand tout dort ;
Dédaignant d'un monde où tout tremble Les bonheurs vains, Sûrs d'être en paix avec l'ensemble Des faits divins,
Comme en un temple où l'ombre rampe Devant nos pas, On suit la lueur d'une lampe Qu'on ne voit pas,
Nous sentons sur notre âme fière, Tout en rêvant, L'œil sans sommeil, l'œil sans paupière Du Dieu vivant !
Va, dans mon cœur rien ne chancelle. — Sois mon époux. La conscience universelle Est avec nous !
Donnons-nous à l'amour ! — Écoute, Soupirs, concerts, Pervenche du bord de la route, Perle des mers,
La mousse en avril épaissie Des bois dormants, Les sourires, la poésie, Les pleurs charmants,
Le bleu du ciel, le vert de l'onde, L'éclat du jour, Les belles choses de ce monde Sont à l'amour !
C'est l'amour qui tient toute chose, Et fait d'un mot Épanouir ici la rose, L'astre là-haut.
C'est lui qui veut qu'on ne commande Qu'à deux genoux ! C'est lui qui fait la femme grande Et l'homme doux ! »
Ainsi tu parlais, et sans doute, Dieu t'inspirait ; Car j'écoutais comme on écoute Dans la forêt,
Quand Dieu se mêle à la nature, Au bruit des vents, Quand il parle dans le murmure Des bois vivants !
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