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1893

LETTRE DE L'EXILÉ

Victor HUGO

Tu me dis : Que fais-tu ? Rien. Je suis seul. Je rêve. Je vais voir si quelqu'un me connaît sur la grève. Je cherche à rencontrer dans ces rudes forêts, Dans ces monts, quelque ami tragique que j'aurais,

Quelque bon vieil écueil bien battu de l'abîme, Quelque sapin cassé d'une façon sublime ; Un roc ayant le deuil et n'ayant pas l'effroi. Je parle à l'océan, et je lui dis : C'est moi.

Alors nous nous mettons à causer, lui plein d'ombre, Mêlant un conseil grave à ses rumeurs sans nombre, Et redisant toujours dans l'écume et les vents La même phrase : Aimez, car vous souffrez, vivants !

Moi, songeur et distrait par la barque qui vogue. Le tonnerre souvent prend part au dialogue ; Cette interjection, l'éclair, tombe du ciel. La mer me plaît ; on sent sa vertu dans son fiel.

Elle assainit la terre à force d'amertume. Je l'aime. Aussi l'aller trouver est ma coutume Quand je sens dans mon cœur monter sous le ciel bleu L'âpre indignation qui questionne Dieu.

Elle me calme avec son souffle de nuée. Ma douleur dans ses flots s'endort diminuée. On médite en voyant des prodiges entiers. Je fraternise avec le gouffre volontiers…

Les proscrits sont des gens qui content leurs affaires Aux vagues dans l'orage et dans la nuit aux sphères ; Nous ouvrons nos cœurs fiers et forts, quoique mouvants, À ces premiers venus farouches, tous les vents ;

Et l'on finit par prendre une altière habitude De tutoiement avec la sombre solitude. De là l'apaisement. O vastes cieux vainqueurs ! L'autan passe, arrachant l'écume de nos cœurs ;

Et quand sur notre haine et sur notre colère S'est d'en haut répandu l'immense bruit polaire, Quand la foudre nous a regardés dans les yeux, Que reste-t-il d'un homme honnête et furieux ?

Un sage. On sonde mieux le mystère où nous sommes Devant ces grands flots noirs, moins troubles que les hommes ; On sent qu'en ce chaos un monde est à l'essai ; On confronte, attentif, le faux gouffre et le vrai,

La trahison dé l'homme et l'embûche de l'onde ; On contemple les plis de l'eau rauque et profonde, On s'ouvre à la candeur comme eux à l'alcyon, Et l'on devient pensif dans la proportion

Du prodige, et l'on sent que le courroux s'efface Sous ce flot calme au fond et fauve à la surface. On croit voir dans son âme obscure le lever D'un astre ; et c'est cela qui vient de m'arriver.

J'ai vu tant de néants, tant d'hommes et de choses, Tant d'immobilités, tant de métamorphoses, Que je suis las. Après tous ces chiens, tous ces loups, Dupin, Montalembert, Veuillot, Proudhon, Falloux,

Après l'oison qui glousse, après le chat qui grince, Après ce reître, après ce juge, après ce prince, Après ces nains, ces fous, ces gueux, ces intrigants, J'ai le goût des éclairs, j'aime les ouragans,

J'entre dans cette énorme et formidable fête, L'onde, et je me repose, ami, dans la tempête.

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