Skip to content
1898

LES CHÂTIMENTS

Victor HUGO

Rester où nous sommes ! Non ! puisque ces hommes ; Tes fils, Liberté ; Ne sont que des femmes,

Relever les âmes C'est ma volonté. Puisque tout s'écroule, Puisque cette foule

N'est, sous ce pouvoir, Que poussière et sable, Être formidable C'est le grand devoir.

La loi n'est pas morte, La justice est forte, On est nation, Dieu pensif approuve ;

Tant qu'une âme couve L'indignation. Il est nécessaire, Quand tout est misère,

Opprobre, douleur, Torpeur, frénésie, Que la poésie, Cette plaine en fleur,

À toutes les roses, A toutes les choses Du printemps serein, Dont elle est semée,

Mêle la fumée D'un feu souterrain. Quand, parce qu'un homme Est béni par Rome,

Il peut tout braver, Ne rendre aucun compte, Et couvrir de honte L'aube à son lever,

Quand tout le protège, Et quand son cortège Rampe avec orgueil, Tas d'hommes de proie,

Vils, ayant pour joie. La patrie en deuil, Quand on n'a plus d'armes, Quand Tyrtée en larmes

Réjouit Scapin, Quand frémit l'histoire, Quand l'homme est sans gloire, La femme sans pain,

Certe, il est utile Qu'on voie en mon style Les rois châtiés, L'ouragan, l'outrage,

Et toute la rage Des grandes pitiés. Certes, je dois plaire, France, à ta colère,

Quand je dis : Allons ! Et quand j'encourage Au souffle, à l'orage, Les noirs aquilons.

Et quand aux poètes, Je dis : Gypaètes, Faucons et vautours, Guerre aux infidèles !

Guerre ! ayons des ailes Puisqu'ils ont des tours ! Guerre au front servile ! La lâcheté vile

Du fourbe est l'appui : Guerre au maître infâme ! Dispersons notre âme En foudre sur lui !

Je sens que moi-même, Furieux, je m'aime ; Et je suis content Quand sous mon vol sombre,

Le, tyran, dans l'ombre, Tête basse, attend. Quel abîme creuse Leur croissance affreuse !

On voit, radieux, Sur la terre en cendre, Ces démons s'étendre Et grandir ces dieux ;

Ils sont sur le faîte ; Dante les arrête De son poing d'acier, Et les rapetisse ;

Dieu pour sa justice Fit ce justicier. Quand s'ouvre le gouffre, Quand le peuple souffre

Sous d'impurs vainqueurs, Cet énorme câble, La haine implacable, Soutient tous les cœurs.

Des gueux ont des mondes ; Des Césars immondes, Sous leurs pieds ayant La loi, leur victime,

Ajoutent au crime Un rire effrayant. J'envoie à leurs fêtes Mes hymnes tempêtes

Luire et flamboyer, Et mon âme est haute Quand l'éclair mon hôte Sort de mon foyer.

Pour frapper les traîtres, Faux dieux et faux prêtres, Vil groupe inhumain, Debout dans mon aire

Je montre au tonnerre Le plus court chemin. C'est la sainte cause. Mon vers superpose

La justice au mal, Jésus à Tibère, L'idéale sphère. Au gouffre animal.

Cette œuvre est la vraie. Abhorrer l'ivraie C'est aimer l'épi. Je trouve dans l'antre

De l'histoire, où j'entre, Tacite accroupi ; Juvénal, ce fauve, Eschyle au front chauve,

Me disent : C'est bien. Sombre philosophe, Je mets dans ma strophe Le vent libyen.

L'ombre est mon amante ; J'aime la tourmente, Le déchaînement ; J'aime le désordre

Des rois que vient mordre L'ïambe écumant. Cieux ! j'aime la haine Quand elle est sereine,

Quand elle a raison, Et quand, comme Électre, Elle est le grand spectre Droit sur l'horizon.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
LES CHÂTIMENTS · Victor HUGO · Poetry Cove