Vous ne m'allez qu'à la hanche ; Quoique altier et hasardeux, Vous êtes petit, roi Sanche ; Mais le Cid est grand pour deux.
Quand, chez moi, je vous accueille Dans ma tour et dans mon fort, Vous tremblez comme la feuille, Roi Sanche, et vous avez tort.
Sire, ma herse est fidèle ; Sire, mon seuil est pieux ; Et ma bonne citadelle Rit à l'aurore des cieux.
Ma tour n'est qu'un tas de pierre, Roi, mais j'en suis le seigneur ; Elle porte son vieux lierre Comme moi mon vieil honneur.
Mes hirondelles sont douces ; Mes bois ont un pur parfum, Mes nids n'ont pas dans leurs mousses Un cheveu pris à quelqu'un.
Tout passant, roi de Castille, More ou juif, rabbin, émir, Peut entrer dans ma bastille Tranquillement, et dormir.
Je suis le Cid calme et sombre Qui n'achète ni ne vend, Et je n'ai sur moi que l'ombre De la main du Dieu vivant.
Cependant je vous admire, Vous m'avez fait triste et nu Et vous venez chez moi, sire ; Roi, soyez le mal venu.
Si le mont faisait reproche A l'air froid, aigre et jaloux, C'est moi qui serais la roche, Et le vent ce serait vous.
Roi, j'en connais qui trahissent, Mais je suis le vieux soumis ; Tous vos amis me haïssent, Moi, je hais vos ennemis.
Et dans mon dédain je mêle Tous vos favoris, ô roi ; L'épaisseur de ma semelle Me suffit entre eux et moi.
Roi, quand j'épousai ma femme, J'eus à me plaindre de vous ; Pourtant je n'ai rien dans l'âme, Dieu fut grand, le ciel fut doux,
L'évêque avait sa barrette, On marchait sur des tapis, Chimène eut sa gorgerette Pleine de fleurs et d'épis.
J'avais un habit de moire Sous l'acier de mon corset. Je ne garde en ma mémoire Que le soleil qu'il faisait.
Entrez en paix dans ma ville. On vous parlerait pourtant D'une façon plus civile Si l'on était plus content.
Parce que, Léon, la Manche, L'Èbre, on vous a tout donné, Et qu'on était grand, don Sanche, Avant que vous fussiez né,
Est-ce une raison pour être Vil envers moi qui suis vieux ? Roi, c'est trop d'être le maître Et d'être aussi l'envieux.
Nous fils de race guerrière, Seigneur, nous vous en voulons Pour vos rires par derrière Qui nous mordent les talons.
Est-ce qu'à votre service Le Cid s'est estropié Au point d'avoir quelque vice Dans le poignet ou le pié,
Qu'il s'entend, sans frein ni règle, Moquer par vos gens à vous ? Ne suis-je plus qu'un vieux aigle A réjouir les hiboux ?
Roi, qu'on mette, avec sa chape, Sa mitre et son palefroi, Dans une balance un pape Portant sur son dos un roi ;
Ils pèseront dans leur gloire Moins que moi, Campeador, Quand le roi serait d'ivoire, Quand le pape serait d'or !
Je vous préviens qu'on me fâche Moi qui n'ai rien que ma foi, Lorsque étant homme, on est lâche, Et qu'on est traître, étant roi.
Je sens vos ruses sans nombre ; Oui, je sens tes trahisons. Moi pour le bien, toi pour l'ombre, Dans la nuit nous nous croisons.
Je te sers, et je m'en vante ; Tu me hais et tu me crains ; Et mon cheval t'épouvante Quand il jette au vent ses crins.
Tu te fais, tristes refuges, Adorer soir et matin En castillan par tes juges, Par tes prêtres en latin.
Roi, si deux et deux font quatre, Un fourbe est un mécréant. Quant à moi, je veux rabattre Plus d'un propos malséant.
Quand don Sanche est dans sa ville, Il me parle avec hauteur ; Je suis un bien vieux pupille Pour un si jeune tuteur.
Je ne veux pas qu'on me manque. Quand tu me fais défier Par ton clerc à Salamanque, A Jaen par ton greffier ;
Quand, derrière tes murailles Où tu chasses aux moineaux, Roi, je t'entends qui me railles, Moi, l'arracheur de créneaux,
Je pourrais y mettre un terme ; Je t'enverrais, roi des goths, D'une chiquenaude à Lerme Ou d'un soufflet à Burgos.
Quand je songe en ma tanière, Mordant ma barbe et rêvant, Regardant dans ma bannière Les déchirures du vent,
Ton effroi sur moi se penche. Tremblant, par tes alguazils Tu te fais garder, roi Sanche, Contre mes sombres exils.
Moi, je m'en ris. Peu m'importe, O roi, quand un vil gardien Couche en travers de ta porte, Qu'il soit homme ou qu'il soit chien !
Tu dis à ton économe, A tes pages blancs ou verts : — "A quoi pense ce bonhomme Qui regarde de travers ?
A quoi donc est-ce qu'il songe ? Va-t-il rompre son lien ? J'ai peur. Quel est l'os qu'il ronge ? Est-ce son nom ou le mien ?
"Qu'est-ce donc qu'il prémédite ? S'il n'est traître, il en a l'air. Dans sa montagne maudite Ce baron-là n'est pas clair.
"A quoi pense ce convive Des loups et des bûcherons ? J'ai peur. Est-ce qu'il ravive La fraîcheur des vieux affronts ?
"Le laisser libre est peu sage ; Le Cid est mal muselé." — Roi, c'est moi qui suis ma cage Et c'est moi qui suis ma clé.
C'est moi qui ferme mon antre ; Mes rocs sont mes seuls trésors ; Et c'est moi qui me dis rentre ! Et c'est moi qui me dis : sors !
Soit que je vienne ou que j'aille, Je tire seul mon verrou. Ah ! tu trouves que je bâille Trop librement dans mon trou !
Tu voudrais dans ma vieillesse, Comme un dogue dans ta cour, M'avoir, moi, le Cid, en laisse, Et me tenir dans ma tour,
Et me tenir dans mes lierres, Gardé comme les brigands… Va mettre des muselières Aux gueules des ouragans !
Roi que gêne la cuirasse, Roi qui m'as si mal payé, Tu fais douter de ta race ; Et, dans sa tombe ennuyé,
Ton vieux père, âme loyale, Dit : — Quelque bohémien A, dans la crèche royale, Mis son fils au lieu du mien ! —
Roi, ma meilleure cuisine C'est du pain noir, le sais-tu, Avec quelque âpre racine, Le soir quand on s'est battu.
M'as-tu nourri sous ta tente, Et suis-je ton écolier ? M'as-tu donné ma patente De comte et de chevalier ?
Roi, je vis dans la bataille. Si tu veux, comparons-nous. Pour ne point passer ta taille, Je vais me mettre à genoux.
Pendant que tu fais tes pâques Et que tu dis ton credo, Je prends les tours de Saint-Jacques Et les monts d'Oviédo.
Je ne m'en fais pas accroire. Toi-même tu reconnais Que j'ai la peau toute noire D'avoir porté le harnais.
Seigneur, tu fis une faute Quand tu me congédias ; C'est mal de chasser un hôte, Fou de chasser Ruy Diaz.
Roi, c'est moi qui te protège. On craint le son de mon cor. On croit voir dans ton cortège Un peu de mon ombre encor.
Partout, dans les abbayes, Dans les forts baissant leurs ponts, Tes volontés obéies Font du mal, dont je réponds.
Roi par moi ; sans moi, poupée ! Le respect qu'on a pour toi, La longueur de mon épée En est la mesure, ô roi !
Ce pays ne connaît guère, Du Tage à l'Almonacid, D'autre musique de guerre Que le vieux clairon du Cid.
Mon nom prend toute l'Espagne, Toute la mer à témoin ; Ma fanfare de montagne Vient de haut et s'entend loin.
Mon pas fait du bruit sur terre, Et je passe mon chemin Dans la rumeur militaire D'un triomphateur romain.
Et tout tremble, Irun, Coïmbre, Santander, Almodovar, Sitôt qu'on entend le timbre Des cymbales de Bivar.
Certe, il tient moins de noblesse Et de bonté, vois-tu bien, Roi, dans ton collier d'altesse, Que dans le collier d'un chien !
Ta foi royale est fragile, Elle affirme, jure et fuit. Roi, tu mets sur l'évangile Une main pleine de nuit.
Avec toi tout est précaire, Surtout quand tu t'es signé Devant quelque reliquaire Où le saint tremble indigné.
A tes traités, verbiage, Je préférerais souvent Les promesses du nuage Et la parole du vent.
La parole qu'un roi fausse Derrière les gens trahis N'est plus que la sombre fosse De la pudeur d'un pays.
Moi, je tiens pour périls graves, Et je dois le déclarer, Ce qu'en arrière des braves Les traîtres peuvent jurer.
Roi, vous l'avouerez, j'espère, Mieux vaut avoir au talon Le venin d'une vipère Que le serment d'un félon.
Je suis dans ma seigneurie, Parlant haut, quoique vassal. Après cela, je vous prie De ne pas le prendre mal.
Roi, fallait-il que tu vinsses Pour nous écraser d'impôts ? Nous vivons dans nos provinces, Pauvres sous nos vieux drapeaux.
Nous bravons tes cavalcades. Sommes-nous donc des vilains, Pour engraisser des alcades Et nourrir des chapelains ?
Quant à payer, roi bravache, Jamais ! et j'en fais serment. Ma ville est-elle une vache Pour la traire effrontément ?
Je vais continuer, sire, Et te parler du passé, Puisqu'il est bon de tout dire Et puisque j'ai commencé.
Roi, tu m'as pris mes villages, Roi, tu m'as pris mes vassaux, Tu m'as pris mes grands feuillages Où j'écoutais les oiseaux ;
Roi, tu m'as pris mon domaine, Mon champ, de saules bordé ; Tu m'allais prendre Chimène, Roi, mais je t'ai regardé.
Si les rois étaient pendables, Je t'aurais offert déjà Dans mes ongles formidables Au gibet d'Albavieja.
D'ombre en vain tu t'environnes ; Ma colère un jour pensa Prendre l'or de tes couronnes Pour ferrer Babieça.
Je suis plein de rêves sombres, Ayant, vieux suspect vainqueur, Toute ma gloire en décombres Dans le plus noir de mon cœur.
Quand vous entrez en campagne, Louche orfraie au fatal vol, On ferait honte à l'Espagne De vous nommer espagnol.
Sire, on se bat dans les plaines, Sire, on se bat dans les monts ; Les campagnes semblent pleines D'archanges et de démons.
On se bat dans les provinces ; Et ce choc de boucliers Va de vous, les petits princes, A nous, les grands chevaliers.
Les rocs ont des citadelles Et les villes ont des tours Où volent à tire-d'ailes Les aigles et les vautours.
La guerre est le cri du reître, Du vaillant et du maraud, Un jeu d'en bas et peut-être Un jugement de là-haut ;
La guerre, cette aventure Sur qui plane le corbeau, Se résout en nourriture Pour les bêtes du tombeau ;
Le chacal se désaltère A tous ces sanglants hasards ; Et c'est pour les vers de terre Que travaillent les césars ;
Les camps sont de belles choses ; Mais l'homme loyal ne croit Qu'à la justice des causes Et qu'à la bonté du droit.
Car la guerre est folle et rude. Pour la faire honnêtement Il faut une certitude Prise dans le firmament.
Je remarque en mes tristesses Que la gloire aux durs sentiers Ne connaît pas les altesses Et s'en passe volontiers.
Un soldat vêtu de serge Est parfois son favori, Et l'épée est une vierge Qui veut choisir son mari.
Roi, les guerres que vous faites Sont les guerres d'un félon Qui souffle dans des trompettes Avec un bruit d'aquilon ;
Qui, ne risquant son panache Qu'à demi dans les brouillards, S'il voit des hommes se cache, Et vient s'il voit des vieillards ;
Qui, se croyant Alexandre, Ne laisse dans les maisons Que des os dans de la cendre Et du sang sur des tisons ;
Et qui, riant sous les portes, Vous montre, quand vous entrez, Sur des tas de femmes mortes Des tas d'enfants éventrés.
Roi, dans tes courses damnées, Avec tes soldats nouveaux, Ne va pas aux Pyrénées, Ne va pas à Roncevaux.
Ces roches sont des aïeules, Les mères des océans. Elles se défendraient seules ; Car ces monts sont des géants.
Une forte race d'hommes, Pleins de l'âpreté du lieu, Vit là loin de vos sodomes Avec les chênes de Dieu.
Y passer est téméraire. Nul encor n'a deviné Si le chêne est le grand frère Ou bien si l'homme est l'aîné.
Ce peuple est là, loin du monde, Libre hier, libre demain. Sur ces hommes l'éclair gronde ; Leur chien leur lèche la main.
Hercule y vint. Tout recule Dans ces monts où fuit l'isard. Roi, César après Hercule, Charlemagne après César,
Ont crié miséricorde Devant ces pâtres jaloux Chaussés de souliers de corde Et vêtus de peaux de loups.
Dieu, caché sous leur feuillage, Prit ce noir pays vaillant Pour faire naître Pélage, Pour faire mourir Roland.
Si jamais, dans ces repaires, Risquant tes hautains défis, Tu venais voir si les pères Vivent encor dans les fils,
Eusses-tu vingt mille piques, Eusses-tu, roi fanfaron, Tes bannières, tes musiques, Tout ton bruit de moucheron,
Pour que tu t'en ailles vite, Fussent-ils un contre cent, Et pour qu'on te vole en fuite, De mont en mont bondissant,
Comme on voit des rocs descendre Les torrents en février, Il te suffirait d'entendre La trompe d'un chevrier.
Quand, barbe grise, je parle Du saint pays montagnard Et du grand empereur Charle Et du grand bâtard Bernard,
Et d'Hercule et de Pélage, Roi Sanche, tu me crois fou ; Tu prends ces fiertés de l'âge Pour la rouille d'un vieux clou.
Mais ton vain rire farouche, Roi, n'est pas une raison Qui puisse fermer la bouche A quelqu'un dans ma maison ;
C'est pourquoi je continue, Te saluant du drapeau, Et te parlant tête nue Quand tu gardes ton chapeau.
J'ai, dans Albe et dans Girone, Vu l'honnête homme flétri, Et des gens dignes d'un trône Qu'on liait au pilori ;
J'ai vu, c'est mon amertume, Tes bourreaux abattre, ô roi, Des fronts qu'on avait coutume De saluer plus que toi.
Rois, Dieu fait croître où nous sommes, Dans ce monde de péchés, Une herbe de têtes d'hommes, Et c'est vous qui la fauchez.
Ah ! nos maîtres, quand vous n'êtes, Avec vos vils compagnons, Occupés que de sornettes, Nous pleurons et nous saignons.
Roi, cela fendrait des pierres Et toucherait des voleurs Que de si fermes paupières Versent de si sombres pleurs !
Sous toi l'Espagne est mal sûre Et tremble, et finit par voir, Roi, que ta main lui mesure Trop d'aunes de crêpe noir.
J'ai reconnu, car vous êtes Le sinistre et l'inhumain, Des amis dans des squelettes Qui pendaient sur le chemin.
J'ai, dans les forêts prochaines, Vu le travail des bourreaux, Et la tristesse des chênes Pliant au poids des héros.
J'ai vu râler sous des porches De vieux corps désespérés. Roi, de lances et de torches Ces pays sont effarés.
J'ai vu des ducs et des comtes S'agenouiller au billot. Tu ne nous dois pas de comptes, Cœur trop bas et front trop haut !
Roi, le sang qu'un roi pygmée Verse à flots par ses valets Fait une sombre fumée Sur les dalles des palais.
O roi des noires sentences, Un vol de corbeaux te suit, Tant les chaînes des potences Dans ton règne font de bruit !
Vous avez fouetté des femmes Dans Vich et dans Alcala, Ce sont des choses infâmes Que vous avez faites là !
Tu n'es qu'un méchant, en somme. Mais je te sers, c'est la loi ; La difformité de l'homme N'étant pas comptée au roi.
Princes, on voit souvent croître Des gueux entre les pavés Qui font de vous dans un cloître Des moines aux yeux crevés.
Je ne suis pas de ces traîtres ; Je suis muré dans ma foi, Les grands spectres des ancêtres Sont toujours autour de moi,
Comme on a, dans les campagnes Où rit la verte saison, Une chaîne de montagnes Qui ferme l'âpre horizon.
Il n'est pas de cœurs obliques Voués aux vils intérêts, Dans nos vieilles républiques De torrents et de forêts.
Le traître est pire qu'un more ; De son souffle il craint le bruit ; Il met un masque d'aurore Sur un visage de nuit ;
Rouge aujourd'hui comme braise, Noir hier comme charbon. Roi, moi je respire à l'aise ; Et quand je parle, c'est bon.
Roi, je suis un homme probe De l'antique probité. Chimène recoud ma robe, Mais non pas ma loyauté.
Je sonne à l'ancienne mode La cloche de mon beffroi. Je trouve même incommode D'avoir des fourbes chez moi.
Sous cette fange, avarice, Vol, débauche, trahison, Je ne veux pas qu'on pourrisse Le plancher de ma maison.
Reconnais à mes paroles Le Cid aimé des meilleurs, A qui les pâtres d'Éroles Donnent des chapeaux de fleurs.
Donc, sois tranquille, roi Sanche, Tu n'as rien à craindre ici. La vieille âme est toute blanche Dans le vieux soldat noirci.
Grondant, je te sers encore. Dieu m'a donné pour emploi, Sire, de courber le more Et de redresser le roi.
Étant durs pour vous, nous sommes Doux pour le peuple aux abois, Nous autres les gentilshommes Des bruyères et des bois.
Personne sur nous ne marche. Il suffit de oui, de non, Pour rompre à nos ponts une arche, A notre chaîne un chaînon.
Loin de vos palais infâmes Pleins de gens aux vils discours, La fierté pousse en nos âmes Comme l'herbe dans nos cours.
Les vieillards ont des licences, Seigneurs, et ce sont nos mœurs De rudoyer les puissances Dans nos mauvaises humeurs.
Le Cid est, suivant l'usage, Droit, sévère et raisonneur. Peut-être n'est-ce point sage, Mais c'est honnête, seigneur.
Pour avoir ce qu'il désire Le flatteur baise ton pied. Nous disons ce qu'il faut, sire, Et nous faisons ce qui sied.
Nous vivons aux solitudes Où tout croît dans les sentiers, Excepté les habitudes Des valets et des portiers.
Nous fauchons nos foins, nos seigles, Et nos blés aux flancs des monts ; Nous entendons des cris d'aigles Et nous nous y conformons.
Nous savons ce que vous faites, Sire, et, loin de son lever, De ses gibets, de ses fêtes, Le prince nous sent rêver.
Nous avons l'absence fière, Et sommes peu courtisans, Ayant sur nous la poussière Des batailles et des ans.
Et c'est pourquoi je te parle Comme parlait, grave et seul, A ton aïeul Boson d'Arle Gil de Bivar mon aïeul.
D'où naît ton inquiétude ? D'où vient que ton œil me suit Épiant mon attitude Comme un nuage de nuit ?
Craindrais-tu que je te prisse Un matin dans mon manteau ? Et que j'eusse le caprice D'une ville ou d'un château ?
Roi, la chose qui m'importe C'est de vivre exempt de fiel ; Non de glisser sous ma porte Ma main jusqu'à Peñafiel.
Roi, le Cid que l'âge gagne S'aime mieux, en vérité, Montagnard dans sa montagne Que roi dans ta royauté.
Roi, le Cid qu'on amadoue, Mais que nul n'intimida, Ne t'a pas donné Cordoue Pour te prendre Lérida.
Qu'ai-je besoin de Tortose, De tes tours d'Alcacébé, Et de ta chambre mieux close Que la chambre d'un abbé,
Et des filles de la reine, Et des plis de brocart d'or De ta robe souveraine Que porte un corrégidor,
Et de tes palais de marbre ? Moi qui n'ai qu'à me pencher Pour prendre une mûre à l'arbre Et de l'eau dans le rocher !
Roi, vous vous croyez moins prince Et vous jurez par l'enfer Dans cette montagne où grince Ma vieille herse de fer ;
D'effroi votre âme est frappée ; Vous vous défiez, trompeur ; Traître et poltron, mon épée Vous fait honte et vous fait peur.
Vous me faites garder, sire ; Vous me faites épier Par tous vos barons de cire Dans leurs donjons de papier ;
Derrière vos capitaines Vous tremblez en m'approchant ; Comme l'eau sort des fontaines, Le soupçon sort du méchant ;
Votre altesse scélérate N'aurait pas d'autre façon Quand je serais un pirate, Le spectre de l'horizon !
Vous consultez des sorcières Pour que je meure bientôt ; Vous cherchez dans mes poussières De quoi faire un échafaud ;
Vous rêvez quelque équipée ; Vous dites bas au bourreau Que, lorsqu'un homme est épée, Le sépulcre est le fourreau ;
Votre habileté subtile Me guette à tous les instants ; Eh bien ! c'est peine inutile Et vous perdez votre temps,
Vos précautions sont vaines ; Pourquoi ? je le dis à tous : C'est que le sang de mes veines N'est pas à moi, mais à vous.
Quoique vous soyez un prince Vil, on ne peut le nier, Le premier de la province, De la vertu le dernier ;
Quoique à ta vue on se sauve, Seigneur ; quoique vous ayez Des allures de loup fauve Dans des chemins non frayés ;
Quoiqu'on ait pour récompense La haine de vos bandits ; Et malgré ce que je pense, Et malgré ce que je dis,
Roi, devant vous je me courbe, Raillé par votre bouffon ; Le loyal devant le fourbe, L'acier devant le chiffon ;
Devant vous, fuyard, s'efface Le Cid, l'homme sans effroi. Que voulez-vous que j'y fasse, Puisque vous êtes le roi !
Don Sanche, une source coule A l'ombre de mes donjons ; Comme le Cid dans la foule Elle est pure dans les joncs.
Je n'ai pas d'autre vignoble ; Buvez-y ; je vous absous. Autant que vous je suis noble Et chevalier plus que vous.
Les savants, ces prêcheurs mornes, Sire, ont souvent pour refrains Qu'un trône même a des bornes Et qu'un roi même a des freins ;
De quelque nom qu'il se nomme, Nul n'est roi sous le ciel bleu Plus qu'il n'est permis à l'homme Et qu'il ne convient à Dieu.
Mais, pour marquer la limite, Il faudrait étudier ; Il faudrait être un ermite Ou bien un contrebandier.
Moi, ce n'est pas mon affaire ; Je ne veux rien vous ôter ; Étant le Cid, je préfère Obéir à disputer.
Accablez nos sombres têtes De désespoir et d'ennuis, Roi, restez ce que vous êtes ; Je reste ce que je suis.
J'ai toujours, seul dans ma sphère, Souffert qu'on me dénigrât. Je n'ai pas de compte à faire Avec le roi, mon ingrat.
Je t'ai, depuis que j'existe, Donné Jaen, Balbastro, Et Valence, et la mer triste Qui fait le bruit d'un taureau,
Et Zamora, rude tâche, Huesca, Jaca, Teruel, Et Murcie où tu fus lâche, Et Vich où tu fus cruel,
Et Lerme et ses sycomores, Et Tarragone et ses tours, Et tous les ans des rois mores, Et le grand Cid tous les jours !
Nos deux noms iront ensemble Jusqu'à nos derniers neveux. Souviens-t'en, si bon te semble ; N'y songe plus, si tu veux.
Je baisse mes yeux, j'en ôte Tout regard audacieux ; Entrez sans peur, roi mon hôte ; Car il n'est qu'un astre aux cieux ;
Cet astre de la nuit noire, Roi, ce n'est pas le bonheur, Ni l'amour, ni la victoire, Ni la force ; c'est l'honneur.
Et moi qui sur mon armure Ramasse mes blancs cheveux, Moi sur qui le soir murmure, Moi qui vais mourir, je veux
Que, le jour où sous son voile Chimène prendra le deuil, On allume à cette étoile Le cierge de mon cercueil.
Ainsi le Cid, qui harangue Sans peur ni rébellion, Lèche son maître, et sa langue Est rude, étant d'un lion.
Cookies on Poetry Cove