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1855

Le Pont

Victor HUGO

J'avais devant les yeux les ténèbres. L'abîme Qui n'a pas de rivage et qui n'a pas de cime, Était là, morne, immense ; et rien n'y remuait. Je me sentais perdu dans l'infini muet.

Au fond, à travers l'ombre, impénétrable voile, On apercevait Dieu comme une sombre étoile. Je m'écriai : — Mon âme, ô mon âme ! il faudrait, Pour traverser ce gouffre où nul bord n'apparaît,

Et pour qu'en cette nuit jusqu'à ton Dieu tu marches, Bâtir un pont géant sur des millions d'arches. Qui le pourra jamais ? Personne ! ô deuil ! effroi ! Pleure ! — Un fantôme blanc se dressa devant moi

Pendant que je jetais sur l'ombre un œil d'alarme, Et ce fantôme avait la forme d'une larme ; C'était un front de vierge avec des mains d'enfant ; Il ressemblait au lys que la blancheur défend ;

Ses mains en se joignant faisaient de la lumière. Il me montra l'abîme où va toute poussière, Si profond, que jamais un écho n'y répond ; Et me dit : — Si tu veux je bâtirai le pont.

Vers ce pâle inconnu je levai ma paupière. — Quel est ton nom ? lui dis-je. Il me dit : — La prière.

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