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1865

LE NID

Victor HUGO

C'est l'abbé qui fait l'église ; C'est le roi qui fait la tour ; Qui fait l'hiver ? C'est la bise. Qui fait le nid ? C'est l'amour.

Les églises sont sublimes, La tour monte dans les cieux, L'hiver pour trône a les cimes ; Mais le nid chante et vaut mieux.

Le nid, que l'aube visite, Ne voit ni deuils, ni combats ; Le nid est la réussite La meilleure d'ici-bas.

Là, pas d'or et point de marbre ; De la mousse, un coin étroit ; C'est un grenier dans un arbre, C'est un bouquet sur un toit.

Ce n'est point chose facile, Lorsque Charybde et Scylla Veulent mordre la Sicile, Que de mettre le holà ;

Quand l'Hékla brûle sa suie, Quand flambe l'Etna grognon, Le fumiste qui l'essuie Est un rude compagnon ;

L'orage est grand dans son antre ; Le nuage, hydre des airs, Est splendide quand son ventre Laisse tomber des éclairs ;

Un cri fier et redoutable, De hautes rébellions Sortent de la fauve étable Des tigres et des lions ;

Certes, c'est une œuvre ardue D'allumer le jour levant, D'ouvrir assez l'étendue Pour ne pas casser le vent,

Et de donner à la houle Un si gigantesque élan Que, d'un seul bond, elle roule De Behring à Magellan.

Emplir de fureur les bêtes Et le tonnerre de bruit ; Gonfler le cou des tempêtes Des sifflements de la nuit ;

Tirer, quand la giboulée Fouette le matin vermeil, De l'écurie étoilée L'attelage du soleil ;

Gaver de vins vendémiaire, D'épis messidor ; pourvoir Aux dépenses de lumière Que fait l'astre chaque soir ;

Peupler l'ombre ; avoir la force, À travers la terre et l'air, D'enfler tous les ans l'écorce, D'enfler tous les jours la mer ;

Ce sont les travaux suprêmes Des dieux, ouvriers géants Mirant leurs bleus diadèmes Dans les glauques océans ;

Ce sont les tâches immenses Des êtres régnant sur nous, Tantôt des grandes clémences, Tantôt des vastes courroux ;

C'est du miracle et du rêve ; Hier, aujourd'hui, demain, Ces choses font, depuis Ève, L'éblouissement humain.

Mais entre tous les prodiges Qu'entassent dieux et démons, Ouvrant l'abîme aux vertiges, Heurtant les foudres aux monts,

C'est l'effort le plus superbe, C'est le travail le plus beau, De faire tordre un brin d'herbe Au bec d'un petit oiseau.

En vain rampe la couleuvre ; L'amour arrange et bénit Deux ailes sur la même œuvre, Deux cœurs dans le même nid.

Ce nid où l'amour se pose, Voilà le but du ciel bleu ; Et pour la plus douce chose Il faut le plus puissant dieu.

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