Skip to content
1893

LE MAL

Victor HUGO

L'optiqueL'optique N'a-t-il pas ses aspects et ses illusions ? Et d'ailleurs pense donc, songeur, aux visions… Que dans l'ombre à travers le verre des lunettes,

Peuvent en s'approchant se donner deux planètes ? Tu, rencontres le mal. Qui te dit qu'il te suit ? Est-ce que par hasard deux mondes dans la nuit Ne peuvent point passer l'un à côté de l'autre

Sans troubler l'astronome et dérouter l'apôtre ? Le grand Un, le grand Tout, l'être où Thalès plongeait, Entrecroise le monde esprit au monde objet, Et mêle, en l'unité de ses lois inflexibles ;

Des orbites moraux aux orbites visibles ; Dans l'idéal ainsi que dans le lumineux Les phénomènes, noirs ou brillants, font des nœuds ; Il n'est qu'un tisserand, qui ne fait qu'une toile ;

La vérité n'est pas moins astre que l'étoile ; Un soleil n'est pas plus centre qu'une vertu. Donc, représente-toi, songeur des vents battu, Des ensembles de faits moraux, sombres problèmes

Ayant leur raison d'être et l'ayant en eux-mêmes, Dans un système au cours des planètes pareil, Tournant autour de Dieu comme autour d'un soleil. Ô songeur, je dis Dieu ; je pourrais dire Centre.

Ils vont, viennent ; l'un sort, l'autre accourt, l'autre rentre, Et l'un pour l'autre ils sont des apparitions. Tel fait qui sert de base à vos convictions Et qui chez vous émeut le savant et le sage,

N'est souvent qu'un aspect, un fantôme, un passage. Maintenant, connais-tu la révolution, Homme, du fait idée et du fait passion ? Connais-tu les réels ? connais-tu les possibles ?

Toutes les fonctions te sont-elles visibles ? Sais-tu, triste passant dans cette ombre venu, Tout ce qui tourne autour du pivot inconnu, Et la totalité de l'ordre planétaire ?

Parce qu'en décrivant son orbe, ton mystère Arrive à côtoyer dans le cercle fatal L'autre mystère obscur que tu nommes le mal, Faut-il pas t'expliquer cette coïncidence ?

L'essor plus ou moins lourd dans l'air plus ou moins dense, L'aigle fait pour l'éther, l'esprit fait pour l'amour, Ces équilibres-là t'apparaîtront un jour. Comment de l'idéal le réel est capable ;

Comment ce qui vous est caché nous est palpable, Comment votre visible est invisible à nous ; Comment il est un monde abstrait, terrible et doux, Que vous ne voyez pas et qui se mêle au vôtre

Ainsi que, branche à branche, un arbre entre dans l'autre ; Comment l'univers lie, en un ordre éternel, L'engrenage moral au rouage charnel ; Comment aux faits vivants qui pleurent, chantent, grondent,

D'autres faits dans l'idée et l'esprit correspondent ; Comment, sur l'axe unique où tout l'être est construit, Avec lé zodiaque éclatant de la nuit, Tourne le zodiaque effrayant du mystère ;

Comment, tout en parlant, l'ombre semble se taire ; Ces faits, tu les pourras peut-être concevoir Quand tes yeux, agrandis par la mort ; pourront voir, Comme tu vois l'azur aux millions de flammes ;

La constellation formidable des âmes.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
LE MAL · Victor HUGO · Poetry Cove