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1886

LE GIBET III

Victor HUGO

C'est ainsi que chantait, devant le ciel qui brille, Le jeune homme alternant avec la jeune fille, Un groupe des enfants du bourg de Bethphagé. Au-delà d'un vallon de brume submergé,

On distinguait des tours, un mur blanc, une porte ; C'était Jérusalem. L'encens que l'aube apporte, Les souffles purs, les fleurs s'éveillant dans les bois, Les rayons, se mêlaient à l'ivresse des voix ;

Et c'était à côté du chemin de la ville. Hors du village, et près de la borne du Mille, Tout en allant aux champs, ils s'étaient rencontrés ; L'herbe était verte, et l'aube éblouissait les prés ;

Les hommes avaient dit : Trêve au travail austère ! Et les femmes avaient posé leur cruche à terre, Et, sereins, ils s'étaient mis à chanter, tandis Que les oiseaux poussaient des cris du paradis ;

Une aïeule riait au seuil d'une masure ; Trois laboureurs hâlés, pour marquer la mesure, Frappaient la terre avec le manche de leur faulx ; Les vierges, au front pur comme un lys sans défauts,

Songeaient, et, l'œil noyé, la bouche haletante, Regardaient l'horizon dans une vague attente. Tout à coup, au moment où les femmes en chœur Jetaient aux forêts l'hymne enflammé de leur cœur

Que marquait la cadence agreste des faucilles, Quelqu'un dit : — Écoutez ! paix ! — Et les jeunes filles S'arrêtèrent, le doigt sur la bouche, entendant Derrière le coteau brûlé du jour ardent,

D'autres voix qui chantaient, douces comme des âmes : — « Le bien-aimé, celui que vous attendez, femmes, « C'est celui-ci qui passe et que nous amenons. « Le triomphe nous a choisis pour compagnons,

« La lumière permet que nous marchions près d'elle, « Et nous menons le maître à son peuple fidèle, « Voici le bien-aimé des âmes ! et celui « Sur qui la grande étoile éblouissante a lui !

« Toutes les majestés forment son diadème ; « Il pourrait foudroyer, il préfère qu'on l'aime ; « Il console Rachel, il relève Sara ; « Il marche entre la joie et la gloire ; il sera

« Comme un bouquet de myrrhe entre deux seins célestes ; « Son sceptre anéantit dans les rayons les restes « Du vieux monde terrible où se tord le serpent ; « Son nom divin est comme une huile qu'on répand ;

« Au-dessus de sa tête, étonnement des anges, « Le ciel est un murmure immense de louanges ; « Il est plus glorieux qu'Alexandre, et plus beau « Que Salomon qui tient un lys dans son tombeau ;

« Il a pour champ la terre, et l'esprit pour domaine ; « Il vient ôter la nuit de dessus l'âme humaine ; « Il fera reculer l'Hydre qui triomphait, « Il transfigurera le monde stupéfait ;

« L'abîme le regarde et l'aurore l'approuve ; « Le grondement du tigre et le cri de la louve, « La haine, la fureur soulevant un pavé, « La guerre, se tairont devant son doigt levé.

« Dans son immensité Moloch s'écroule et sombre. « Il est sans tache, il est sans borne, il est sans nombre ; « Il produit, en fixant au ciel son œil béni, « La disparition du mal dans l'infini.

« Les chars de Pharaon près de lui sont de l'ombre. « Il est plus radieux que Nemrod n'était sombre ; « Il brille plus qu'Ammon à qui rien ne manquait, « Et dont le trône était le centre d'un banquet ;

« Il dépasse Cyrus, debout sur son pilastre. « Peuple, toute son âme est une clarté d'astre. « C'est un roi ; plus qu'un roi. C'est lui le Conquérant, « C'est lui l'élu, c'est lui le vrai, c'est lui le grand !

« Gloire à lui ! Le soleil le voit, l'ombre l'écoute. » Alors on aperçut, au détour de la route, Un homme qui venait monté sur un ânon. Cet homme, dont chacun se redisait le nom,

Était le même à qui naguère un prêtre blême Avait jeté du haut du temple l'anathème. Il avait les cheveux partagés sur le front ; Des femmes qui riaient et qui dansaient en rond,

Le suivaient, et de fleurs elles étaient couvertes, Et des petits enfants portaient des branches vertes ; Et de partout, des champs, des toits, des bois obscurs, Et de Jérusalem dont on voyait les murs,

Sortait la foule, gaie, heureuse, pêle-mêle ; Des mères lui montraient leur fils à la mamelle, Et les vieillards criaient : Hosanna ! Quelques-uns Soufflaient sur des réchauds où brûlaient des parfums ;

Il s'avançait avec le calme du mystère ; Et ces hommes louaient cet homme, et sur la terre Étendaient leurs habits pour qu'il passât dessus ; Quelques lambeaux de pourpre à la hâte cousus

Faisaient une bannière en avant du cortège ; Et tous disaient : — Que Dieu le Père le protège ! Voilà celui qui vient pour nous rendre meilleurs ! — Lui, pensif, regarda Jérusalem, les fleurs,

Le soleil au plus haut des cieux comme une fête, Ces tapis sous ses pieds, ces rameaux sur sa tête, Et les femmes chanter, et le peuple accourir, Et sourit, en disant : Je vais bientôt mourir.

Marie était assise entre Thomas et Jude ; Et le maître debout disait : — La solitude Est un rayon d'en haut qu'on met dans son esprit ; Mais le sauveur va droit au peuple et s'y meurtrit ;

Dieu livre le Messie aux multitudes viles ; La palme ne croit pas aux déserts, mais aux villes ; Malheur à qui se cache et malheur à qui fuit ! Laissons mûrir sur nous la mort ainsi qu'un fruit ;

Et ne la troublons pas dans sa lente croissance ; Dieu, quand il juge un homme en sa toute-puissance, Voit ce qu'il a vécu moins que ce qu'il a fait ; Au soleil de la mort David se réchauffait ;

Ce serait mal aimer un frère que lui dire : Recule ! quand vers Dieu le sépulcre l'attire ; Et ce serait haïr et perdre son enfant Que l'ôter du chemin funeste et triomphant ;

Le calice est amer, mais l'exemple est utile ; Et c'est pourquoi je suis venu dans cette ville. Ainsi parlait le fils et la mère écoutait. C'est l'heure où le ramier rentre au nid et se tait.

Une femme se hâte en une rue étroite ; Elle regarde à gauche, elle regarde à droite, Et marche. S'il faisait moins sombre au firmament, On pourrait à ses doigts distinguer vaguement

Le cercle délicat des bagues disparues ; Son pied blanc n'est pas fait pour le pavé des rues ; Elle porte un long voile aux plis égyptiens Plein de rayons nouveaux et de parfums anciens ;

Jeune et blonde, elle est belle entre toutes les femmes ; Elle a dans l'œil des pleurs semblables à des flammes ; C'est Madeleine, sœur de Lazare. Elle court.

Près de son pas céleste un oiseau serait lourd. Où va-t-elle ? Il est nuit, et personne ne passe. Une lumière brille en une maison basse.

Une autre femme, grave, est debout sut le seuil. Son front est gris ; elle est sévère sans orgueil, Douce comme un enfant et grande comme un sage. Elle pleure et médite ; on voit sur son visage

La résignation au sacrifice noir ; On dirait la statue en larmes du devoir ; Le cœur tremblant s'appuie en elle à l'âme forte ; C'est la mère.

Elle a l'air de garder cette porte. Madeleine l'aborde, et presque avec des cris Lui parle, et s'épouvante, et tord ses bras meurtris. — Mère, ouvre-moi. Je viens. Il s'agit de sa vie.

Me voici. J'ai couru de peur d'être suivie. On creuse l'ombre autour de ton fils. Je te dis Que je sens fourmiller les serpents enhardis. J'ai connu les démons, du temps que j'étais belle ;

Je sais ce que l'enfer met dans une prunelle ; Je viens de voir passer Judas ; cela suffit. C'est un calculateur de fraude et de profit ; C'est un monstre. Ouvre-moi, que j'entre chez le maître.

Le temps presse. Il sera trop tard demain peut-être. Il faut que ce soir même il fuie, et que jamais Il ne revienne ! ô mère ! et, si tu le permets, Je vais l'emmener, moi ! Ces prêtres sont infâmes !

Manquer sa mission, ne point sauver les âmes, Que nous importe, à nous les femmes qui l'aimons ! Il sera mieux avec les tigres dans les monts Que dans Jérusalem avec les prêtres. Mère,

Qu'il renonce au salut des hommes, sa chimère, Qu'il fuie ! Oh ! n'est-ce pas ? nous baisons ses talons, Et qu'il vive, voilà tout ce que nous voulons. Ces juifs l'égorgeront ! Demande à ma sœur Marthe

Si c'est vrai, s'il n'est pas nécessaire qu'il parte. Laisse-moi l'arracher à son affreux devoir ! Oh ! te figures-tu cela, mère ? le voir Saisi, lié, tué peut-être à coups de pierre !

O Dieu ! le voir saigner, lui, ce corps de lumière ! Ouvre-moi. Je sais bien qu'il est dans ta maison Puisque je vois sa lampe à travers la cloison. O mère, laisse-moi l'implorer pour que vite

Il s'en aille et s'échappe et qu'il prenne la fuite ! A quoi songes-tu donc que tu ne réponds rien ? Si tu veux, à nous deux, nous le sauverons bien ! Veux-tu te joindre à moi pour arracher notre ange

Au gouffre monstrueux de ce devoir étrange, Aux bourreaux, à Judas, son hideux compagnon ? La mère en sanglotant lui fait signe que non. On était aux grands jours où le temple flamboie,

Où les petits enfants s'éveillent pleins de joie ; La Pâque était venue. On avait dans les fours Cuit le pain sans levain qu'on vend aux carrefours. Or Jésus-Christ était sur la montagne obscure ;

Au lieu même où plus tard fut un temple à Mercure Bâti par Adrien, détruit par Constantin. C'était le soir ; Jésus avait dit le matin Aux disciples rangés autour de lui : « — Vous, Jacques,

« Vous, Pierre, vous, Thomas, voici le jour de Pâques ; « Vous irez dans la ville où des gens passeront ; « Vous trouverez un homme ayant sa cruche au front ; « À l'endroit où cet homme ira, quel qu'il puisse être,

« Vous irez à sa suite, et vous direz : — Le Maître « Vient faire ici la Pâque. — Et pour cette raison « Le maître du logis donnera sa maison. « Il sied que Dieu toujours nous mène où bon lui semble.

« Et nous célébrerons la Pâque tous ensemble. Et cela s'était fait ainsi qu'il l'avait dit. Ce que la Cène vit et ce qu'elle entendit Est écrit, dans le livre où pas un mot ne change,

Par les quatre hommes purs près de qui l'on voit l'ange, Le lion, et le bœuf, et l'aigle, et le ciel bleu ; Cette histoire par eux semble ajoutée à Dieu Comme s'ils écrivaient en marge de l'abîme ;

Tout leur livre ressemble au rayon d'une cime ; Chaque page y frémit sous le frisson sacré ; Et c'est pourquoi la terre a dit : Je le lirai ! Les âmes du côté de ce livre mendient,

Et vingt siècles penchés dans l'ombre l'étudient. C'était donc le soir même où cet être divin Venait de partager le gâteau sans levain ; Christ, assis, lui treizième, au centre de la table,

— Et ce noir chiffre Treize est resté redoutable, — Avait rompu le pain, versé le vin, disant : « Mangez, voici ma chair ; buvez, voici mon sang. » Puis il avait repris : « Allons où Dieu nous mène ! »

Et tous étaient allés en sortant de la Cène Au jardin qui fleurit derrière le Cédron. Ce torrent, que jamais n'a touché l'aviron, Coulait hors de la ville au pied d'une colline.

Les pâtres y montraient la cave sibylline De Lilith, femme spectre, amante du démon ; C'est près de ce coteau que le prêtre Simon Fit creuser le canal à laver les hosties ;

Des sources y versaient, à travers les orties, Une eau qui de la ville emplissait les viviers ; Et ce lieu s'appelait le Mont des Oliviers. On venait sur ce mont aux époques de jeûnes.

Une plantation d'oliviers alors jeunes Le couvrait en effet, jetant aux verts sentiers Une ombre qui faisait durer les églantiers. Christ y vint, murmurant tout bas : Que Dieu m'assiste !

Et ce qui s'y passa ce soir-là fut si triste, Si lâche et si fatal qu'aujourd'hui ce jardin Est voisin de l'enfer comme du ciel l'Éden. Voici ce que Jésus disait sur la montagne ;

« Ce qu'on perd sur la terre au ciel on le regagne. « Qui regarde en arrière et s'étonne de peu, « Celui-là n'est pas propre au royaume de Dieu. « Dieu se dévoile assez pour que l'homme le voie.

« Je suis moins grand que lui, mais c'est lui qui m'envoie. « Quand je parle, c'est lui qui dit ce que je dis. « Si vous vous aimez bien, voilà le paradis. « Soyez bons. Dieu choisit ceux que je lui désigne.

« Il est le vigneron, et moi je suis la vigne. « Il viendra, comme il fit pour Job et pour Amos, « Une serpe à la main, émonder mes rameaux, « Et, gardant les féconds, coupera les stériles.

« Enseignez tendrement le peuple dans les villes, « Souriez, n'ayez point entre vous de débats. « Quand vous êtes parmi les tombes, parlez bas ; « Car au fond du sépulcre une oreille est ouverte ;

« Ceux qu'on croit endormis sous la grande herbe verte, « Écoutent, et vos voix leur parlent dans les vents, « Et sachez que c'est là la maison des vivants. « Qui maudit doit trembler. Ne faites rien trop vite.

« Esdras, voyant l'enfant d'une femme maudite, « Le prit et le jeta tout vivant dans la mer « Par l'effet surprenant d'un zèle trop amer. « Dieu l'a puni.

Marchez dans la route tracée. « Aimez. N'enviez pas à d'autres leur pensée ; « Il faut se contenter des lumières qu'on a ; « L'un est plus sage et l'autre est plus doux ; Dieu donna

« Plus de fruit au figuier, plus d'ombre au sycomore. « Croyez. » Il ajouta d'autres choses encore ; Puis soudain il dit, pâle et d'un frisson saisi :

— Allons ! celui qui doit me vendre est près d'ici. Alors il s'éloigna de près d'un jet de pierre, Et se mit à genoux, et fit une prière. Il resta longtemps seul et comme plein d'effroi.

Il disait : — « Écartez ce calice de moi, « Seigneur ! S'il faut mourir pourtant, que la mort vienne ! « Que votre volonté soit faite, et non la mienne. » Le reste dans le ciel ténébreux se perdit.

Les disciples dormaient. Christ revint, et leur dit : — Quoi donc ! vous n'avez pu même veiller une heure ! Il reprit : — C'est ainsi qu'il convient que je meure.

Cela doit être, et nul au monde n'y peut rien. Je suis venu pour être abandonné. C'est bien. Il faut qu'on me rejette ainsi qu'un misérable. On distinguait au loin le temple vénérable

Bâti par Salomon sur le mont Moria. — Pardon pour tous ! dit Christ. Mais Pierre s'écria : — Si quelqu'un vous délaisse et vous quitte, ô mon maître, Ce ne sera pas moi, car je suis votre prêtre.

Que le tombeau pour vous s'ouvre, j'y descendrai. Jésus lui répondit, calme, tandis qu'André, Jude et Thomas tournaient vers lui leurs têtes grises : — Vous m'aurez renié, vous Pierre, à trois reprises

Que le coq n'aura pas encor chanté trois fois. Il alla de nouveau prier au fond du bois. Il songeait, et sa voix disait : — Mon âme est triste

Jusqu'à la mort ; et l'homme en moi tremble et résiste ; Je frémis comme Job, je crains comme Judith. Puis il parla si bas que Dieu seul entendit. Soudain il s'écria, pâle comme un prophète :

— Deuil, lamentation et douleur sur ta tête, O Balaath qu'emplit un peuple querelleur ! Malheur, Corozaïm ! Bethsaïde, malheur ! Parce que vous avez dédaigné mes oracles,

Parce que si j'avais fait les mêmes miracles, Crié le même appel et le même pardon Dans Ninive aux cent tours, dans Tyr et dans Sidon, On aurait vu pleurer Ninive, et Tyr descendre

De son trône, et Sidon vêtir le sac de cendre ! C'est fini. Je vous vois désertes. Vous voilà Muettes comme un lac dont toute l'eau coula. Vos jardins ont l'odeur des charniers insalubres.

Tout croule. Vos palais sont devenus lugubres Sous le passage obscur des châtiments divins ; Ce sont des pans de mur inutiles et vains ; Les mâchoires des morts ne sont pas plus terribles.

Malheur ! on ne voit plus le grain sortir des cribles ; Plus de fille de joie assise sur son lit ; On n'entend plus cracher les passants ; l'herbe emplit Les sentiers que suivaient les mulets et les zèbres.

Le plein midi ne fait qu'augmenter vos ténèbres ; On a beau peindre en blanc le sépulcre, il est noir. Le soleil est présent à votre désespoir ; Vos décombres sont pleins d'antres épouvantables.

O Moïse, ils ont fait une fêlure aux tables, Ils ont brisé la loi ; c'est bien, mourez. Assez ! Vous serez si tremblants, peuples, et si chassés Que vous ferez sous terre une seconde ville.

Comme sous le pressoir on voit déborder l'huile, Le sang en longs ruisseaux jaillit sous le talon Des princes écrasant Ruben et Zabulon ; Isaachar et Lévi sont abolis. Partage

Et désert, comme après la chute de Carthage. On vend un peuple ainsi qu'une bête au marché. Malheur, Jérusalem ! ô maison du péché, Malheur ; tu seras morte entre les cités mortes ;

Les rois feront sculpter un pourceau sur tes portes ; Tu seras une ville infâme et sans témoin, Qu'il sera défendu de regarder de loin. La femme pleurera d'être grosse ou nourrice.

Qui te verra croira qu'il voit la cicatrice Des tonnerres au front du monde châtié ; Et tu seras l'endroit où finit la pitié. Quand il eut ainsi fait des reproches aux villes,

Il s'approcha des siens et dit : — Soyez tranquilles ; Ce n'est pas à présent votre jour, c'est le mien. Tout est bon si ma mort enseigne, tout est bien

Si dans la vérité l'homme se désaltère. Or je m'élèverai de dessus cette terre Et j'attirerai tout à moi du haut du ciel. Christ finit le combat commencé par Michel.

Son œil devint étrange et semblait voir des choses Au fond de son esprit confusément écloses. — Les trois femmes en deuil dans la tombe entreront, Marchant l'une après l'autre, humbles, courbant le front

A cause du lieu bas et de l'entrée étroite, Et verront un jeune homme assis dans l'angle à droite Qui leur dira, serein comme un soleil levant : « Pourquoi donc chez les morts cherchez-vous le vivant ?

La vision d'un être inouï qui se lève Dans un sépulcre avec la lumière du rêve, Fera fuir les soldats pleins d'un effroi sacré. Trois jours après ma mort je ressusciterai ;

Mais quand j'apparaîtrai blanc près de la fontaine, Vous me verrez ainsi qu'une forme incertaine ; Madeleine croira que c'est le jardinier ; Thomas commencera par douter et nier,

Mais les trous de mes pieds le forceront à croire ; Et quand il aura mis dans ma blessure noire Son doigt qu'il ôtera tiède et mouillé de sang, Il s'en ira songer dans l'ombre en frémissant.

Priez. Ne livrez point ma doctrine aux querelles. Est-ce que les épis sont pour les sauterelles ? Quand je serai parti, vous répandrez ma loi. Beaucoup se tromperont, l'erreur naîtra de moi.

L'ombre est noire toujours même tombant des cygnes. Quand je ne serai plus vous verrez de grands signes. Les ténèbres croîtront sur le front d'Israël ; On entendra parler une voix dans le ciel,

Et tous regarderont l'ombre extraordinaire : Luc dira : c'est un ange ; et Jean, c'est le tonnerre. Je porterai les cœurs ainsi que des fardeaux ; Des laboureurs feront des sillons sur mon dos ;

Ces laboureurs, c'est vous ; et votre œuvre est austère. L'homme n'a rien, ni sac plein d'or, ni coin de terre, Qu'il puisse regarder ici-bas comme sien. Allez sans hésiter dire au pharisien :

« Prends garde à cette fange immonde où tu te vautres ! » Soyez doux. Aimez-vous toujours les uns les autres. En cet instant Jésus tressaillit, se parla A lui-même, et, fermant les yeux, dit : le voilà.

Judas parut suivi d'hommes armés d'épées. Et Judas s'approchant, blême et les mains crispées, Baisa Christ. Et le ciel sacré fut obscurci.

— Mon ami, dit Jésus, que viens-tu faire ici ? Puis il reprit, tourné vers Dieu : — Tu m'abandonnes ; Mais je ne perds aucun de ceux que tu me donnes,

Seigneur. Ma mort suffit, et seul je la subis. Le pasteur doit périr en sauvant les brebis. Et, désignant du doigt ses disciples, le maître Dit aux soldats :

— Le Christ est facile à connaître. Je suis celui qu'on cherche et dont on a souci. Me voilà. Prenez-moi. Laissez aller ceux-ci. Or Simon surnommé Pierre avait une épée,

Il cria : — Dieu par qui Jézabel fut frappée, Viens défendre ton Christ, ô Dieu qui châtias Hérode pour avoir fait mourir Mathias !

Et, levant son épée, il vint droit à la troupe, Et blessa le premier qui s'offrit dans le groupe, Un nommé Malchus, aide et garde du bourreau. — Remettez, dit Jésus, votre épée au fourreau.

Qui frappe avec le glaive est frappé par le glaive. Il reprit : — Puisqu'on a commencé, qu'on achève. — Et se mit de lui-même au milieu des soldats. Il ne regardait rien, pour épargner Judas.

Quelqu'un du temple dit : — Marchons. L'heure s'écoule. — Vous pouviez me saisir tous les jours dans la foule, Dit Jésus, en offrant aux cordes ses poignets ; Quand j'allais dans le temple et lorsque j'enseignais,

J'étais sous votre main. Vous n'aviez qu'à l'étendre ; Et c'est par trahison que vous venez me prendre ! Et vous venez la nuit comme pour un voleur ! Je pourrais dire à Dieu : Père, apparaissez-leur !

Et vous entendriez accourir les tempêtes, Et vous verriez, tremblants, au-dessus de vos têtes, S'ouvrir et flamboyer l'ombre, et des millions D'anges, et tout l'abîme avec tous ses lions !

Et si j'ajoutais : Viens toi-même ! vos prunelles Verraient soudain, parmi les foudres éternelles, Sortir de la nuée un front prodigieux ! Mais il ne convient pas que j'appelle les cieux ;

Faites ; car c'est ici votre heure, et la puissance Des ténèbres, et Dieu vous livre l'innocence ; Et tout doit s'accomplir ainsi qu'il est écrit. Alors on acheva de lier Jésus-Christ ;

Et le chef dit : — Il faut l'emmener. Ce qu'ils firent. Et tous ceux que cet homme avait aimés, s'enfuirent. Ô Jean, visionnaire effaré de Pathmos, Comme tu te cachais derrière les rameaux,

Avec saint Marc, alors jeune et l'un des lévites, En vous penchant parmi les arbres noirs, vous vîtes Sur la colline un être effrayant, vague, seul, Debout dans le frisson livide d'un linceul ;

C'était de l'ombre ayant la forme d'une femme ; Cet être guettait Christ dans cette troupe infâme, Comme s'il était là pour une mission ; Or la bande aperçut, en rentrant dans Sion,

Cette femme fixant sur eux dans les ténèbres Ses deux yeux qui semblaient deux étoiles funèbres ; Un d'eux, que le Toldos appelle Eddon-Azir, Courut vers elle, et comme il allait la saisir,

L'être, pareil aux feux fuyant dans l'ossuaire, Disparut, lui laissant dans les mains le suaire. Et plus tard, les soldats, contant après l'arrêt Comment ils avaient pris Jésus de Nazareth,

Dirent qu'ils avaient vu sur la montagne sombre La fille de Satan, la grande femme d'ombre, Cette Lilith qu'on nomme Isis au bord du Nil. Jésus lié marchait disant : Ainsi soit-il !

On le mena d'abord chez Anne, ancien grand-prêtre, Pour qu'il attendit là l'heure de comparaître, Des servantes, des gueux, des vendeurs de poissons, Des sacrificateurs vêtus de caleçons,

Le flot des curieux qui passe et qui repasse, Entouraient Christ assis dans une salle basse ; Il était nuit ; mais Anne, étant levé déjà, Descendit, vint trouver Christ, et l'interrogea.

Et Christ lui répondit : — Interrogez la foule. J'ai versé mon esprit comme une eau qui s'écoule. Prêtre, j'ai deux témoins : l'homme et le firmament. Parlez-leur. J'enseignais partout publiquement.

Et quant à mon royaume, il n'est pas de la terre. Je n'ai rien à vous dire et n'ai rien à vous taire. Qu'est-ce que vous venez demander à présent ? — Un soldat le frappa de sa verge en disant :

— Est-ce ainsi qu'on répond à notre ancien grand-prêtre ? — Si j'ai mal dit, tu peux blâmer, dit le doux maître ; Mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? Anne disait, s'étant à la hâte vêtu :

— J'ai froid. — Et tous criaient : — C'est un impie ! Exemple ! Châtiment ! il a dit qu'il détruirait le temple, Seigneur, et qu'en trois jours il le rebâtirait. — Peuple, le tribunal prononcera l'arrêt,

Dit Anne, et non pas moi : car je n'en suis plus membre. Et, leur laissant leur proie, il rentra dans sa chambre. Alors, ayant bandé les yeux du patient, Ils l'outragèrent, tous pêle-mêle, et criant :

— Devine qui te frappe ! et prophétise, ô sage ! Dis-nous quel est celui qui te crache au visage ? Fais sécher, si tu peux, le poing qui te meurtrit, Messie !

Et les valets souffletaient Jésus-Christ. Le jour est loin encor, pas un rayon n'effleure L'orient froid et noir, mais on devance l'heure. Les juges, dont l'orgueil est d'aller lentement,

Montent au tribunal d'un air calme et dormant. Le grand-prêtre en souliers, les prêtres en sandales, Marchent tous à la file et traversent les dalles. Chacun d'eux a son nom sur sa chaise gravé.

Le Gabbatha, qu'on nomme aussi le Haut-Pavé, Est le palais lugubre où le tribunal siège. Devant la porte, un vase, où sur l'eau flotte un liège, Semble dire au passant, qui songe avec effroi :

L'eau c'est le peuple, et rien ne submerge la loi. Le sanhédrin, sous qui la Judée est courbée, Ébauché par Moïse, accru par Macchabée, Depuis qu'il a subi l'arrogant examen

Du préteur Gabinus, œil du sénat romain, Se réfugie, ainsi qu'une orfraie effarée, Dans une sorte d'ombre inquiète et sacrée ; Jadis le peuple vil qui fourmille au soleil

Parfois apercevait cet austère appareil Que la loi triste emplit de sa vague colère, Les tables, les gradins, la chambre circulaire, Les docteurs dans leur chaire assis sur les hauteurs,

Les scribes dans leur stalle aux genoux des docteurs, Et l'essaim des enfants aux robes incarnates, Les lévites, épars à terre sur les nattes ; Maintenant tout est clos. C'est loin de tous les yeux

Que le Prince s'assied, spectre mystérieux, Ayant le Père à droite, ayant le Sage à gauche ; C'est dans l'obscurité qu'on laboure et qu'on fauche ; Rome pouvant entendre, on cache les débats ;

Le sanhédrin se mure et la loi parle bas. Donc depuis Gabinus, ce sénat de prière Qui s'assemble au lieu dit le Conclave de Pierre, Ce sanhédrin qui fait une haie à la loi,

Qui seul sait le comment et seul dit le pourquoi, Pour punir le blasphème a commis dix-neuf juges. Ces dix-neuf, devant qui l'impie est sans refuges, Comme Dieu sur l'Horeb sont sur le Gabbatha.

La salle est large et haute. Oliab la sculpta. La nuit ne sort jamais de ce lieu sans fenêtres. Une lampe suffit au front blême des prêtres. Dix-neuf chaises de cèdre, au fond du cintre obscur,

Mêlent leur double étage aux ténèbres du mur ; On sent que là, vertu, crime, innocence et vice, Tremblent devant cette ombre humaine, la justice. La poussière des ans, près du plafond, ternit

Un chérubin ouvrant six ailes de granit. Les taffilins, nommés par les grecs phylactères, Couvrent la voûte ; à l'or de leurs saints caractères, Textes brumeux épars sur des plaques de fer,

La lampe par instant arrache un vague éclair. Les juges, les voici : huit scribes, tête nue ; Quatre docteurs qu'emplit la science inconnue, Ceints du taled, l'esprit hors du monde réel ;

Et, mêlés aux docteurs, sept anciens d'Israël, Vêtus de blanc, pensifs sous leurs turbans à mitres. Sabaoth luit dans l'œil de ces sombres arbitres. En montant à sa place, ainsi qu'Aaron faisait,

Chaque juge récite à voix haute un verset ; On dirait que la loi farouche les enivre. Le sciamas tient les clefs ; le cazan tient le livre. L'œil fixé sur le texte écrit par David roi,

Les deux hommes nommés les Époux de la Loi Lisent, en alternant d'une grave manière, L'un la première page et l'autre la dernière. La lampe a quatre bras comme celle d'Endor.

Un degré de sithim étoilé de clous d'or Exhausse un large trône en ivoire où préside Caïphe destiné dans l'ombre au suicide. Ses souliers sont de pourpre et sa robe est de lin ;

Autour de chaque bras il porte un taffilin Où l'on peut lire un vers résumant la doctrine ; Et le rational qu'il a sur la poitrine Mêle à la majesté de ses sacrés habits

Tous les noms des tribus gravés sur des rubis ; Le grand-prêtre est assis, fatal comme un prophète ; Et l'on voit remuer vaguement sur sa tête, Comme au vent de la nuit brille et tremble un fanal,

La tiare, clarté du sombre tribunal. La rumeur des versets qu'on récite s'apaise ; On se tait ; chaque juge est assis dans sa chaise. Christ est debout devant ces hommes ténébreux ;

Son œil inépuisable en rayons luit sur eux. L'huissier du dogme dit : — Silence ! on délibère. Gloire au Dieu saint ! et gloire à l'empereur Tibère ! Rosmophim parle. Il dit : — « L'homme que vous voyez

« Rit des lois et des saints par Dieu même envoyés ; « Il se croit plus grand qu'eux et se prétend Messie. « Il se dit Roi des Juifs. Il ment. L'arche est noircie, « O Prêtres, par la nuit qui sort de ses discours.

« Cet homme doit mourir. Nos pères ont toujours « Fait creuser des tombeaux par la loi violée. Josaphat crie : — « A mort l'homme de Galilée ! « — Observons la loi, dit Achias de Membré.

« Il faut que par le prêtre au prince il soit livré, « Et qu'Hérode l'envoie à Pilate. A quoi servent « Des lois que ni le roi ni le juge n'observent ? Joseph de Ramatha dit : « L'homme est innocent. »

« — L'exil, dit Potiphar. — Non, dit Samech, du sang ! » Et Nicodemus dit : — « Il faut d'abord qu'on prouve. « — D'abord, répond Teras, qu'on le tue ! et qu'on trouve,

« Demain, puisque cet homme a dit : nous sommes trois ; « Deux voleurs pour l'aller compléter sur la croix ; « — Qu'il meure, dit Riphar, dans les formes prescrites. » Gamaliel se lève. Il est le chef des rites ;

Et ce maître inflexible a vu le premier vol Du jeune aigle effrayant qui plus tard fut saint Paul. Il parle, l'œil au ciel : — « L'indulgence est un leurre. « Juste ou non, attaquant les lois, il faut qu'il meure.

« — Non, réplique Joram, j'absous ! Je pense, moi, « Que les arrêts trop durs font mal vivre la loi ; « Il sied qu'à l'accusé le juge compatisse ; « Sur la sévérité des juges la justice

« Pleure comme l'enfant sut le pain noir qu'il mord. « — Ce langage est payen, dit Saréas. La mort. « — Mort ! dit Élieris ; il prêche le ravage. « — Mort ! répète Diras ; il combat l'esclavage.

Et Sabinti s'indigne au nom du sanhédrin ; Il atteste le vase aux douze bœufs d'airain, Et crie : « — A mort ! qu'il meure ! ou l'arche est abattue ! » Simon, qui fut plus tard lépreux, dit : « — Qu'on le tue. »

Le sénateur Mesa se lève après Simon : « — S'il dit vrai, c'est un dieu ; s'il ment, c'est un démon. « Donc il faut qu'on l'adore ou bien qu'on l'extermine. « — Dieu, dit Ptoloméus, peut avoir sa vermine.

Et Rabam jette un cri dans la rumeur perdu : « — Ne le condamnez pas sans l'avoir entendu ! » La sagesse commence et finit au pontife ; Tout arrêt doit venir du grand-prêtre.

Caïphe Se lève le dernier, la double corne au front ; Dressant cette tiare où toujours brilleront Les deux rayons du chef de la terre promise,

Sombre, et plus ressemblant à Satan qu'à Moïse, Il dit : « — Mieux vaut la mort d'un homme que la mort « D'un peuple, et du viol des lois le gibet sort ;

« Il faut punir. Sinon, malheur ! Quiconque hésite « Est une âme de nuit que le démon visite ; « Le juge indulgent suit le crime comme un chien ; « Celui qui ne sait pas ces choses ne sait rien.

Puis, à demi tourné vers Jésus, il ajoute : « — Sa voix fera peut-être écrouler cette voûte. « Pourtant, parle. Est-il vrai que tu te sois vanté « D'être le fils de Dieu saint dans l'éternité ?

Christ répondit : — C'est vous, ô prêtre, qui le dites. Et, comme on pouvait voir confusément écrites Des sentences au mur que le temps effaçait, Calme, il montrait du doigt aux juges ce verset :

« Le sage adore Dieu. Quiconque est esprit, l'aime. « Le soleil n'est nié dans la sphère suprême « Ni par l'astre Allioth, ni par l'étoile Algol. « Quand Dieu luit, refuser de croire, c'est un vol.

« Celui qui nie est fils de celui qui dérobe. » Caïphe dit : Blasphème ! et déchira sa robe, Quoique cela lui fût défendu par la loi. Et, pâle, il s'écria :

« — Paix à quiconque a foi ! « Moi, Caïphe, courbé sous le Seigneur, je pense « Qu'on doit au mal la peine, au bien la récompense, « Et qu'il faut éclairer ceux qu'un fourbe a déçus,

« Et je condamne à mort l'homme appelé Jésus. » Un prêtre casse en deux une baguette noire. Caïphe se rassied sur son trône d'ivoire. On emmène Jésus.

Les juges restent seuls ; Leurs robes dans la nuit paraissent des linceuls ; Tous font silence autour de Caïphe en prière. Une servante vint dans la cour et vit Pierre

Qui se chauffait, ouvrant ses mains devant le feu : — Vous étiez, lui dit-elle, un des gens de ce dieu, De ce Jésus, car c'est le nom dont on le nomme. — Et Pierre répondit : — Femme, quel est cet homme ?

Je ne le connais point. Alors le coq chanta. Cependant les bourreaux, au haut du Golgotha, Creusaient la terre afin d'y planter la potence.

Dans la cour du grand-prêtre et parmi l'assistance, Pierre pensait. Quelqu'un tout à coup l'appela Et cria : — Vous étiez avec cet homme-là.

Pierre dit : — Je ne sais ce que vous voulez dire. Une femme, un moment après, se prit à rire, Disant : — Vous connaissez l'homme qu'on juge ici. Car vous êtes venu de Galilée aussi.

Sur quoi Pierre jura d'une exécrable sorte : — Non ! je n'ai jamais vu cet homme ! Sur la porte Le coq chanta.

La nuit couvrait les noirs chemins. Pierre, se souvenant, prit son front dans ses mains Et se mit à pleurer amèrement dans l'ombre. Les scribes, les docteurs, les prêtres en grand nombre,

Entourent, précédés d'un lévite crieur, Dans la cour du prétoire un porche extérieur Qui sous son dôme abrite une chaise d'ivoire. Cette chaise a l'aspect farouche de la gloire ;

Et l'on y sent le droit que donne au conquérant Le peuple qu'on massacre et la ville qu'on prend. A cette chaise monte un escalier de bronze. Ils sont tous là, les Cent, les Dix-Neuf et les Onze.

Derrière eux, et tombant parfois sur le genou, Vient Jésus qu'un soldat traîne par un licou Comme un muletier tire une bête de somme. L'avertisseur public, un avocat de Rome,

Le vieux Némurion Plancus, grammairien De la loi, que plus tard fit changer Adrien, Parle et dit ce qu'il faut qu'on évite ou qu'on suive : Un homme est arrêté par les juifs ; la loi juive

Le condamne ; les juifs peuvent le lapider ; C'est leur droit ; cela dit, qu'ont-ils à demander ? La lapidation leur paraît trop rapide ; Ils veulent qu'on le cloue et non qu'on le lapide ;

Ils viennent supplier qu'on mène l'homme en croix. Or ceci touche Rome, et César, et ses droits. Doit-on crucifier l'homme ? voilà l'affaire. D'où vient que pour ce juif le sanhédrin préfère

A leur supplice hébreu le supplice romain ? Est-il rebelle ? est-il voleur de grand chemin ? Cela n'est point prouvé par les juifs : c'est leur culte Qui semble avoir souffert de l'homme quelque insulte ;

Or jamais un dieu juif ne recevra d'affront Dont César sentira la rougeur à son front. Un blasphémateur juif est-il un parricide ? Ce sanhédrin le dit ; que le préteur décide.

Ces peuples, après tout, respectent le tribun ; S'ils tiennent à la mort honteuse de quelqu'un, César clément leur peut accorder cette grâce. Pendant que Plancus parle, un murmure s'amasse

Dans l'auditoire plein de gestes et de voix ; Tous les prêtres hagards éclatent à la fois : — Préteur ! c'est ton devoir de crucifier l'homme ! Il s'est dit Roi des Juifs ; il est rebelle à Rome ;

Notre dogme est ici d'accord avec ta loi ; Et c'est nier César que de s'affirmer roi. Un licteur sous le porche écoute sans colère. Derrière le licteur est l'homme consulaire,

Ponce Pilate, assis, distrait, calme, indolent. Son pied chaussé de pourpre est sur du marbre blanc ; Ce marbre, qui l'exhausse au fond de la coupole, Pour les romains l'honore et pour les juifs l'isole ;

Et nul autre que lui ne touche du talon Cette dalle que fit placer là Corbulon, Proconsul en l'an deux du consulat d'Octave. Pilate, ancien préfet dans le pays batave,

Fut si fidèle au temps de la rébellion Qu'Auguste lui donna sa villa de Lyon. Il est procurateur, lieutenant consulaire. Le port de Tyr lui paie un talent par galère ;

Il possède à Cythère en Grèce, un revenu Que lui doivent, le droit de César retenu, Les chercheurs de corail et les pêcheurs d'éponges. Sa femme Procula sait le secret des songes.

C'est un homme d'esprit prudent, d'âge moyen. Le peuple juif méprise en tremblant ce payen. Pilate autour du front porte trois bandelettes Dont une est écarlate et deux sont violettes ;

Sa laticlave blanche à bandes rouges pend Sur un nain familier entre ses pieds rampant ; Dans son ombre un greffier écrit sur une table ; Quand on parle trop haut, le licteur redoutable

Fait un signe, le bruit des voix contrariant Le préteur assoupi comme un roi d'orient. Et, sculptée au dossier de sa chaise curule, Pendant que de ces cœurs, où tant de haine brûle,

Sort le gibet infâme entrevu vaguement, Au-dessus des avis, des voix, du jugement, Au-dessus de ce tas de scribes et de prêtres, Sur tous ces noirs complots, sur tous ces regards traîtres,

Sur tous ces vils orgueils, l'âpre louve d'airain Dresse son bâillement sinistre et souverain. Les fossoyeurs de croix piochent sur le Calvaire. Le brouillard, ce manteau de deuil du ciel sévère,

Couvre le mont, où, seuls, ces hommes, loin du bruit, Dans l'ombre, ont travaillé presque toute la nuit. On entend le Cédron dont les eaux sont très grosses. Ils s'arrêtent après avoir creusé deux fosses.

Et l'un d'eux, le plus vieux, dit aux autres : — Je crois Que c'est tout ; nous n'avons d'ordres que pour deux croix, Pour deux larrons qu'on doit mettre à mort dans les fêtes ; Dismas et Gestas ; or, les deux fosses sont faites.

Un prêtre en ce moment, Rosmophim de Joppé, Qui vient de survenir, d'ombres enveloppé, Sort de la brume ainsi qu'un tigre sort de l'antre, Et leur dit :

— Creusez-en une troisième au centre. Alors Judas sentit le poids des trente écus. Par le mal qu'ils ont fait les hommes sont vaincus. Il vint au temple et vit Caïphe sur la porte,

Et, lui montrant le sac, il dit : — Je le rapporte. J'ai vendu l'innocent ; reprends ton or. Malheur ! Caïphe ! reprends tout. — Je serais un voleur. Garde ton sac, va-t'en ! répondit le grand-prêtre.

J'ai l'homme, et toi l'argent. Tout est comme il doit être. Tu dois être content. — Non. Je suis réprouvé ! Dit Judas, et, jetant l'argent sur le pavé, Il cria : — Je rends tout. Voilà toute la somme !

Et les prêtres riaient ; et ce malheureux homme S'en alla dans un lieu sinistre et se pendit. Où ? dans quel vil ravin ? dans quel recoin maudit ? Comment ce criminel subit-il sa sentence ?

De quel arbre effrayant fit-il une potence ? Est-ce à quelque vieux clou d'un mur qui pourrissait Qu'il attacha le nœud vengeur ? Nul ne le sait. Cette corde à jamais flotte dans les ténèbres.

Oh ! des champs sont fatals, des charniers sont célèbres, Des plaines et des mers sont sanglantes, parfois Des vallons ont la marque effroyable des rois L'odeur des attentats, la trace des carnages ;

Des crimes monstrueux, comme des personnages, Ont traversé des bois ou des rochers, qu'on voit Avec peur, en mettant sur ses lèvres son doigt, Ascalon est hideux, Josaphat est austère,

Le lac Asphalte est noir ; mais pas un lieu sur terre Ne te passe en horreur, funèbre Haceldama ! Les vases qu'un potier de ta fange forma Tremblent dans la lueur trouble des catacombes

Et blêmissent ainsi que des urnes de tombes ; Sans doute, dans l'endroit implacable et profond, Ce sont ces vases-là que portent sur le front Les spectres, quand ils vont puiser de l'ombre au gouffre.

Ton nom semble tragique et fait d'un mot qui souffre, Haceldama ! ce mot crie ainsi qu'un blessé. Le sac de Judas fut des prêtres ramassé. Or ils cherchaient un lieu de sépulture vile

Pour les gentils mourant par hasard dans la ville, Afin que l'étranger restât toujours dehors, Et ne fût pas chez lui, même étant chez les morts. Ils choisirent l'enclos du potier solitaire.

Les trente écus dont fut payé ce coin de terre Avaient déjà servi pour payer Jésus-Christ. Et ce lieu depuis lors est nocturne. Il fleurit.

Il verdoie, et l'aurore en s'éveillant le touche, Rien ne peut dissiper sa nuit ; il est farouche. Il appartient au deuil, au silence, au regard Fixe et terrifiant de l'infini hagard ;

Une chauve-souris éternelle l'effleure ; Toujours quel que soit l'astre et quelle que soit l'heure, L'œil dans ce champ lugubre entrevoit à demi L'épouvantable argent par Judas revomi ;

On sent là remuer des linceuls invisibles, Le sang pend goutte à goutte aux brins d'herbes terribles, Des vols mystérieux de larves font du vent Sur le front du songeur ténébreux et rêvant,

Et de vagues blancheurs frissonnent dans la brume Hélas ! C'était, le jour de Pâque, une coutume Fort ancienne, où les juifs et Rome étaient d'accord,

Que le peuple, parmi les condamnés à mort, Choisit un misérable auquel on faisait grâce. Prés du palais, lieu sombre où la foule s'entasse, Se pressait, comme autour des ruches les essaims,

Le peuple de la ville et des pays voisins Qu'un licteur contenait du manche de sa hache. Les paysans, menant par la corde leur vache, Les femmes apportant au marché leurs paniers,

Devant le seuil, gardé par douze centeniers, S'arrêtaient, éclairés par l'aurore vermeille. La rumeur de la fête avait depuis la veille Vers les quatre coteaux de Sion dirigé

Les habitants d'Aser et ceux de Bethphagé, Ceux de naïm et ceux d'Émath ; et sur la place Chaque faubourg avait versé sa populace ; On y voyait aller et venir, sans bâton,

Gais, l'œil joyeux, des gens qui jadis, disait-on, Blêmes, et mendiant aux portes des boutiques, Étaient aveugles, sourds, boiteux, paralytiques, Et que l'homme appelé le Christ avait guéris.

C'était la même foule aux tumultueux cris Qui, naguère, agitant au vent des branches vertes, Et les âmes à Dieu toutes grandes ouvertes, Battant des mains, chantant des cantiques, courait

Dans les chemins devant Jésus de Nazareth. Plusieurs l'avaient béni comme un dieu qu'on écoute ; Et, pour avoir jeté leurs manteaux sur sa route, Ils avaient de la terre encore à leurs habits.

Deux hastati de Rome, aux casques bien fourbis, Se promenaient devant la porte du prétoire ; Et des marchandes d'eau vendaient au peuple à boire, Et les petits enfants jouaient aux osselets.

Tout à coup apparut sur le seuil du palais Christ couronné d'épine et vêtu d'écarlate ; Il avait un roseau dans la main ; et Pilate, Le leur montrant, leur dit : Voilà l'homme.

Le Christ Se taisait, l'œil au ciel. Et Pilate reprit : — C'est aujourd'hui qu'on laisse un misérable vivre.

Peuple, lequel des deux veux-tu que je délivre : Barabbas, ou Jésus nommé Christ ; — Barabbas ; Cria le peuple. Alors, au-dessous de leur pas, Ils crurent tous entendre on ne sait quel tonnerre

Rouler… — C'était quelqu'un qui riait sous la terre. Ainsi jugeaient les juifs sous l'œil froid des romains. Ponce Pilate songe et se lave les mains. La première heure allait finir quand de la geôle

Jésus sortit, portant une croix sur l'épaule ; On avait délié les cordes du poignet ; Ayant été battu de verges, il saignait ; On le huait ; la loi frappe, le peuple accable ;

La croix, démesurée, écrasante, implacable, Dont la cognée à peine avait taillé les nœuds, Était faite d'un bois féroce et vénéneux, Et qui semblait avoir déjà commis des crimes.

La foule, allant, courant, mangeant les pains azymes, Chantant, montrait les poings à Christ des deux côtés De la route où marchaient ses pas ensanglantés ; Des vierges, reflétant l'aube sur leur visage,

L'insultaient, et battaient des mains sur son passage, Et riaient des cailloux déchirant ses talons ; Et l'on voyait des tas de têtes d'enfants blonds Aux portes des maisons, pour la fête fleuries.

Quelques disciples, fronts baissés, les trois Maries, Sa mère, le suivaient de loin dans le trajet. L'œil sinistre de Jean dans les gouffres plongeait. Le jour, blême, fuyait. L'attente était profonde.

Quatre anges se tenaient aux quatre coins du monde ; Ces anges arrêtaient au vol les quatre vents, Pour qu'aucun vent ne pût souffler sur les vivants, Ni troubler le sommet des montagnes de marbre,

Ni soulever un flot, ni remuer un arbre. Barabbas stupéfait est libre. Sous les plis D'un brouillard monstrueux dont les cieux sont remplis,

La ville est un chaos de maisons et de rues. Des geôliers tout à l'heure, en paroles bourrues Racontant l'aventure entre eux confusément, Ont ouvert son cachot, rompu son ferrement,

Puis ont dit : — Va ; le peuple a fait grâce ! — De sorte Qu'il ne sait rien, sinon qu'on a poussé la porte, Que le ciel est tout noir, que nul ne le poursuit, Et qu'il peut s'envoler dans l'ombre, oiseau de nuit.

Ce choix qui fait mourir Jésus et le fait vivre, Tout ce récit, lui semble un vin dont il est ivre ; Il erre dans la ville, il y rampe, il en sort, Comme parfois on voit marcher quelqu'un qui dort.

Quelle route prend-il ; La première venue. Il avance, il hésite et cherche, et continue, Et ne sait pas, devant l'obscure immensité ; Il a derrière lui les murs de la cité,

Mais il ne les voit pas ; son front troublé s'incline ; Il ne s'aperçoit point qu'il monte une colline ; Monter, descendre, aller, venir, hier, aujourd'hui, Qu'importe ; il rôde, ayant comme un nuage en lui ;

Il erre, il passe, avec de la brume éternelle Et du songe et du gouffre au fond de sa prunelle. Il se dit par moments : c'est moi qui marche. Oui. Tout est si ténébreux qu'il est comme ébloui.

Le chemin qu'au hasard il suit, rampe et s'enfonce Aux flancs d'un mont où croît à peine quelque ronce, Et Barabbas pensif, gravissant le rocher, Sans voir où vont ses pas laisse ses pieds marcher ;

La vague horreur du lieu plaît à cette âme louve ; Or, tout en cheminant, de la sorte, il se trouve Sur un espace sombre et qui semble un sommet ; Il s'arrête, puis tend les mains, et se remet

A rôder à travers la profondeur farouche. Tout en marchant, il heurte un obstacle ; il le touche ; — Quel est cet arbre ; où donc suis-je ; dit Barabbas. Le long de l'arbre obscur il lève ses deux bras

Si longtemps enchaînés qu'il les dresse avec peine. — Cet arbre est un poteau, dit-il. Il y promène Ses doigts par la torture atroce estropiés ; Et tout à coup, hagard, pâle, il tâte des pieds.

Comme un hibou surpris rentre sous la feuillée, Il retire sa main ; elle est toute mouillée ; Ces pieds sont froids, un clou les traverse, et de sang Et de fange et d'horreur tout le bois est glissant ;

Barabbas éperdu recule ; son œil s'ouvre Épouvanté, dans l'ombre épaisse qui le couvre, Et, par degrés, un blême et noir linéament S'ébauche à son regard sous l'obscur firmament ;

C'est une croix. En bas on voit un vase où plonge Une touffe d'hysope entourant une éponge ; Et, sur l'affreux poteau, nu, sanglant, les yeux morts,

Le front penché, les bras portant le poids du corps, Ceint de cordes de chanvre autour des reins nouées, Le flanc percé, les pieds cloués, les mains clouées, Meurtri, ployé, pendant, rompu, défiguré,

Un cadavre apparaît, blanc, et comme éclairé De la lividité sépulcrale du rêve ; Et cette croix au fond du silence s'élève. Barabbas, comme un homme en sursaut réveillé,

Tressaillit. C'était bien un gibet, froid, souillé, Effroyable, fixé par des coins dans le sable. Il regarda. L'horreur était inexprimable ; Le ciel était dissous dans une âcre vapeur

Où l'on ne sentait rien sinon qu'on avait peur ; Partout la cécité, la stupeur, une fuite De la vie, éclipsée, effrayée, ou détruite ; Linceul sur Josaphat, suaire sur Sion ;

L'ombre immense avait l'air d'une accusation ; Le monde était couvert d'une nuit infamante ; C'était l'accablement plus noir que la tourmente ; Pas une flamme, pas un souffle, pas un bruit.

Pour l'œil de l'âme, avec ces lettres de la nuit Qui rendent la pensée insondable lisible, Une main écrivait au fond de l'invisible : Responsabilité de l'homme devant Dieu.

Le silence, l'espace obscur, l'heure, le lieu, Le roc, le sang, la croix, les clous, semblaient des juges ; Et Barabbas, devant cette ombre sans refuges Frémit comme devant la face de la loi,

Et, regardant le ciel, lui dit : ce n'est pas moi ; Puis, fantôme lui-même en cette nuit stagnante, Larve tout effarée et toute frissonnante, Pâle, il se rapprocha lentement du gibet ;

Et, tout en y marchant, craintif, il se courbait, Plus chancelant qu'un mât sur la vague mouvante, Fauve, et comme attiré, malgré son épouvante, Par l'espèce de jour qui sortait de ce mort.

Spectre, il montait, avec une sorte d'effort, Vers l'autre spectre, vague ainsi qu'un crépuscule ; Et cet homme avançait de l'air dont on recule, Inquiet, hérissé, comme agité du vent,

Et prêt à fuir après chaque pas en avant. Jésus mort répandait un rayonnement blême : La mort comme n'osant s'achever elle-même, Laissait flotter, au trou morne et sanglant des yeux,

Le reste d'un regard tendre et mystérieux ; Son front triste semblait s'éclairer à mesure Que cet homme approchait d'une marche mal sûre ; Quand Barabbas fut près, la prunelle brilla.

Si quelque ange, venu des cieux, eût été là, Il eût cru voir ramper dans l'horreur d'une tombe Un serpent fasciné par l'œil d'une colombe. Et le bandit, courbé sous l'épaississement

De la brume croissant de moment en moment, Contemplait, et la terre avait l'air orpheline ; L'ombre songeait. Alors, sur cette âpre colline,

Et sous les vastes cieux désolés et ternis, Comme si le frisson des pensers infinis Tombait de cette croix ouvrant ses bras funèbres, On ne sait quel esprit entra dans les ténèbres

De cet homme, et le fit devenir effrayant. Un feu profond jaillit de son œil foudroyant ; L'âme immense d'Adam, couché sous le Calvaire, Sembla soudain monter dans ce voleur sévère,

Il éleva la voix tout à coup, du côté Où les monts s'enfonçaient dans plus d'obscurité, Cachant Jérusalem sous le brouillard perdue, Et pendant qu'il parlait, jetant dans l'étendue,

L'anathème, les cris, les plaintes, les affronts, Quelque chose qu'on vit plus tard sur d'autres fronts, Une langue de flamme, au-dessus de sa tête Brillait et volait, comme en un vent de tempête ;

Et Barabbas debout, transfiguré, tremblant, Terrible, cria : — Peuple, affreux peuple sanglant, Qu'as-tu fait ; Ô Caïn, Dathan, Nemrod, vous autres,

Quel est ce crime-ci qui passe tous les nôtres ; Voilà donc ce qu'on fait des justes ici-bas ; Populace ! à ses pieds jadis tu te courbas, Tu courais l'adorer sur les places publiques,

Tu voyais sur son dos deux ailes angéliques, Il était ton berger, ton guide, ton soutien. Dès qu'un homme paraît pour te faire du bien, Peuple, et pour t'apporter quelque divin message,

Pour te faire meilleur, plus fort, plus doux, plus sage, Pour t'ouvrir le ciel sombre, espérance des morts, Tu le suis d'abord, puis, tout à coup, tu le mords, Tu le railles, le hais, l'insultes, le dénigres ;

O troupeau de moutons d'où sort un tas de tigres ; Quel prix pour tant de saints et sublimes combats ; Celui-ci, c'est Jésus ; ceci, c'est Barabbas. L'archange est mort, et moi, l'assassin, je suis libre ;

Ils ont mis l'astre avec la fange en équilibre, Et du côté hideux leur balance a penché. Quoi ; d'une part le ciel, de l'autre le péché ; Ici, l'amour, la paix, le pardon, la prière,

La foudre évanouie et dissoute en lumière, Les malades guéris, les morts ressuscités, Un être tout couvert de vie et de clartés ; Là, le tueur, sous qui l'épouvante se creuse,

Tous les vices, le vol, l'ombre, une âme lépreuse, Un brigand, d'attentats sans nombre hérissé… — Oh ; si c'était à moi qu'on se fût adressé, Si, quand j'avais le cou scellé dans la muraille,

Pilate était venu me trouver sur ma paille, S'il m'avait dit : « Voyons, on te laisse le choix, C'est une fête, il faut mettre quelqu'un en croix, Ou Christ de Galilée, ou toi la bête fauve ;

Réponds, bandit, lequel des deux veux-tu qu'on sauve ; » J'aurais tendu mes poings et j'aurais dit : clouez ; Cieux ; les rois sont bénis, les prêtres sont loués, Le vêtement de gloire est sur l'âme de cendre ;

Un gouffre était béant, l'homme vient d'y descendre ; Un crime restait vierge, il vient de l'épouser ; Oh ; Caïn maintenant tue avec un baiser ; C'est fini ; le dragon règne, le mal se fonde,

On ne chantera plus dans la forêt profonde, Les hommes n'auront plus d'aurore dans leur cœur, L'amour est mort, le deuil lamentable est vainqueur, La dernière lueur s'éteint dans la nature ;

Eux-même ont de leur main fait cette fermeture De la pierre effroyable et sourde du tombeau ; Puisque le vrai, le pur, le saint, le bon, le beau, Est là sur ce poteau, tout est dit, rien n'existe.

L'homme est dorénavant abominable et triste, Cette croix va couvrir d'échafauds les sommets ; Ce monde est de la proie ; il aura désormais L'obscurité pour loi, pour juge l'ignorance ;

Vaincre sera pour lui la seule différence ; La mise en liberté des monstres lui convient ; Cette bête, la Nuit scélérate, le tient. Le mal ne serait pas s'il n'avait pas une âme ;

Cette chaîne d'horreur qui, dans ce monde infâme, Commencée à César, s'achève à Barabbas, Dépasse l'homme et va dans l'ombre encor plus bas ; Et, comme le serpent s'enfle sous la broussaille,

Je sens un être affreux qui sous terre tressaille. Sois content, toi, là-bas, sous nos pieds ; J'aperçois Au fond de cette brume et devant cette croix Ton grincement de dents, ce rire des ténèbres.

Et toi, vil monde, à race humaine, qui célèbres Les rites de l'enfer sur des autels d'effroi, Tremble en tes profondeurs ; j'entends autour de toi La réclamation des gueules de l'abîme.

Je demande à genoux pardon à ta victime ; Genre humain, ta noirceur en est là maintenant Que le gibet saisit l'apôtre rayonnant, Que sous le poids de l'ombre abjecte, l'aube expire,

Et que lui, le meilleur, périt sous moi, le pire ; Oh ; je baise sa croix et ses pieds refroidis, Et, monstrueusement sauvé par toi, je dis : Malheur sur toi !

Malheur, monde impur, lâche et rude ; Monde où je n'ai de bon que mon ingratitude, Sois maudit par celui que tu viens d'épargner ; Puisse à jamais ce Christ sur ta tête saigner ;

Qu'un déluge d'opprobre et de deuil t'engloutisse, Homme, plus prompt à choir du haut de la justice Que l'éclair à tomber du haut du firmament ; Sois maudit dans ces clous, dans ce gibet fumant,

Dans ce fiel ! sois maudit dans ma chaîne brisée ; Sois damné, monde à qui le sang sert de rosée, Pour m'avoir délivré, pour l'avoir rejeté, Monde affreux qui fais grâce avec férocité,

Toi dont l'aveuglement crucifie et lapide, Toi qui n'hésites pas sur l'abîme, et, stupide, N'as pas même senti frissonner un cheveu Dans ce choix formidable entre Satan et Dieu ;

Depuis ce jour, pareille au damné qui rend compte, La morne humanité, sur qui pèse la honte Des justes condamnés et des méchants absous, Est comme renversée en arrière au-dessous

D'une vision triste, éternelle et terrible. Un Calvaire apparaît dans la nuée horrible Que tout le genre humain regarde fixement ; Une lividité de crâne et d'ossement

Couvre ce mont difforme où monte un homme pâle ; L'homme porte une croix, et l'on entend son râle, Ses pieds dans les cailloux saignent, ses yeux noyés Pleurent, pleins de crachats qu'on n'a pas essuyés,

Le sang colle et noircit ses cheveux sur sa tempe ; Et l'homme, que la croix accable, tombe, rampe, Se traîne, et sur ses mains retombe, et par moment Ne peut plus que lever son front lugubrement.

Et l'œil du genre humain frémissant continue De regarder monter cet homme dans la nue. Une tourbe le suit ; il arrive au plateau ; D'infâmes poings crispés arrachent son manteau ;

Cris féroces ; va donc ! pas de miséricorde ; Il va, montrant son dos rouge de coups de corde, Hué par l'aboiement et mordu par les crocs D'on ne sait quel vil peuple, envieux des bourreaux ;

Au milieu des affronts il est comme une cible. On étend l'homme, nu comme un Adam terrible, Sur le gibet qu'il a traîné dans le chemin ; On enfonce des clous dans ses mains ; chaque main

Jette un long flot de sang à celui qui la cloue, Et le bourreau blasphème en essuyant sa joue ; La foule rit. On cloue après les mains, les pieds ; Le marteau maladroit meurtrit ses doigts broyés ;

On appuie à son front la couronne d'épines ; Puis, entre deux bandits expiant leurs rapines, On élève la croix en jurant, en frappant, En secouant le corps qui se disloque et pend ;

Le sang le long du bois en ruisseaux rouges coule ; Et la mère est en bas qui gémit ; et la foule Rit : — Voyons, dieu Jésus, descends de cette croix ; — Une éponge de fiel se dresse. — As-tu soif ? bois ; —

Le peuple horrible a l'air du loup dans le repaire ; Et le grand patient dit : — Pardonnez-leur, Père, Car ces infortunés ne savent ce qu'ils font. Et voici que la terre avec le ciel se fond.

Nuit ! ô nuit ; tout frémit, même le prêtre louche. Et soudain, à ce cri qui sort de cette bouche : — Élohim ; Élohim ; lamma sabacthani ! — On voit un tremblement au fond de l'infini,

Et comme un blême éclair qui tressaille et qui sombre Dans l'immobilité formidable de l'ombre. Et pendant que les cœurs, les mains jointes, les yeux, Sont éperdus devant ce gibet monstrueux,

Pendant que, sous la brume épouvantable où tremble Ce crime qui contient tous les crimes ensemble, Brume où Judas recule, où chancelle la croix, Où le centurion s'étonne et dit : je crois ;

Pendant que, sous le poids de l'action maudite, Sous Dieu saignant, l'effroi du genre humain médite, Des voix parlent, on voit des songeurs bégayants, La pitié se déchire en récits effrayants.

La tradition, fable errante qu'on recueille, Entrecoupée ainsi que le vent dans la feuille, Apparaît, disparaît, revient, s'évanouit, Et, tournoyant sur l'homme en cette étrange nuit,

La légende sinistre, éparse dans les bouches, Passe, et dans le ciel noir vole en haillons farouches ; Si bien que cette foule humaine a la stupeur Du fait toujours présent là-haut dans la vapeur,

Vrai, réel, et pourtant traversé par des rêves. « Comme il montait, suant et piqué par les glaives, « Une femme eut pitié, le voyant prêt à choir, « Et l'essuya, posant sur son front un mouchoir ;

« Or, quand elle rentra chez elle, cette femme « Vit sur le mouchoir sombre une face de flamme. » « Comme il continuait de monter, tout en sang, « Il s'arrêta, livide, épuisé, fléchissant

« Sous la croix exécrée et l'infâme anathème, « Un homme lui cria : marche ; — Marche toi-même, « Dit Jésus-Christ. Et l'homme est errant à jamais. » « Un des voleurs lui dit : — Faux dieu ; tu blasphémais !

« Es-tu dieu ; Sauve-nous et sauve-toi toi-même ; « L'autre voleur cria : — Jésus ; je crois ! je t'aime ! « Souviens-toi qu'un mourant s'est à toi confié ! « Alors, levant ses yeux vers ce crucifié,

« Jésus agonisant parvint à lui sourire : « — Homme, pour avoir dit ce que tu viens de dire, « O voleur sur la croix misérable expirant, « Tu vas entrer aux cieux, et tu seras plus grand

« Qu'un empereur portant la couronne et le globe. » « Ils se sont partagé le manteau, mais la robe « N'ayant pas de couture, ils l'ont jouée aux dés. » « De six à neuf, les monts furent d'ombre inondés ;

« Toute la terre fut couverte de ténèbres ; « Comme si quelque main eût ployé ses vertèbres, « Il baissa tout à coup la tête, et dans ses yeux « Lugubres apparut la profondeur des cieux ;

« Et, poussant un grand cri, Jésus expira. L'ombre « Monta, fumée infâme, aux étoiles sans nombre ; « Dans le temple, les bœufs d'airain firent un pas, « Le voile se fendit en deux du haut en bas.

« Hors des murs, il se fit un gouffre où se dressèrent « D'affreux êtres sur qui les rochers se resserrent « Et que la vaste fange inconnue enfouit ; « Et tout devint si noir que tout s'évanouit ;

« Les sépulcres, s'ouvrant subitement, restèrent « Béants, montrant leur cave où les taupes déterrent « Les squelettes couchés dans des draps en lambeaux ; « Des morts pâles, étant sortis de leurs tombeaux,

« Furent vus par plusieurs personnes dans la ville. » Ainsi sur ce troupeau frémissant, immobile, Lugubre et stupéfait, qu'on nomme Humanité, Tombent, du fond de l'ombre et de l'éternité,

On ne sait quels lambeaux de chimère et d'histoire Et de songe, où l'enfer mêle sa lueur noire. Et l'on a peur du ciel qui saigne à l'orient. Et l'ouragan est plein de spectres s'écriant :

O nations ; le meurtre éternel se consomme ; Et, parmi tous les mots que peut prononcer l'homme Pas un, si frissonnant qu'il fût, ne suffirait A peindre cette horreur de tombe et de forêt,

Le sourd chuchotement des quatre évangélistes, Et l'agitation des grandes ailes tristes Qu'en ce gouffre de deuil et de rébellion Dressent l'aigle, le bœuf, l'archange et le lion.

Dix-huit cents ans ont pu s'écouler sans que l'homme, Autour duquel mouraient Byzance, Athène et Rome, Et passait Charlemagne et montait Mahomet, Ait quitté du regard cette croix, ce sommet,

Cette blancheur sanglante, et ces lueurs divines Sous l'entrelacement monstrueux des épines ; Et sans qu'il ait cessé d'entendre un seul moment L'immense cri jeté dans le noir firmament,

Et lisible à jamais sur ce sombre registre, Et le déchirement du grand voile sinistre, Et dans l'obscurité consciente, au-dessus De ce gibet où pend l'être appelé Jésus,

Au-dessus des songeurs étudiant les bibles, Le sanglot effrayant des bouches invisibles. Quand donc pourra-t-on dire : Hommes, le mal n'est plus ; Quand verra-t-on finir le flux et le reflux ;

O nuit ! ce qui sortit de Jésus, c'est Caïphe. Le tigre, ayant encor de ce sang à la griffe, Remonta sur l'autel et dit : je suis l'agneau. Christ, ce libérateur, ne brisa qu'un anneau

De la chaîne du mal, du meurtre et de la guerre ; Lui mort, son dogme, hélas ! servit à la refaire ; La tiare s'accrut de son gibet. Jésus, Dans les cieux au-delà du sépulcre aperçus,

S'en alla, comme Abel, comme Job, comme Élie ; Quand il eut disparu, l'œuvre étant accomplie, En même temps qu'au loin se répandait sa loi : « — Vivez ! aimez ; marchez ! délivrez ! ayez foi ! — »

Le serpent relevait son front dans les décombres, Et l'on vit, ô frisson ! ô deuil ! des prêtres sombres Aiguiser des poignards à ses préceptes saints, Et de l'assassiné naître des assassins !

Ghisleri, Borgia, Caraffa, Dominique !… — Faites donc que jamais l'homme ne soit inique, Et que jamais le prêtre, impie et solennel, N'emploie à quelque usage infâme l'Éternel !

La flagellation du Christ n'est pas finie. Tout ce qu'il a souffert dans sa lente agonie, Au mont des oliviers et dans les carrefours, Sous la croix, sur la croix, il le souffre toujours.

Après le Golgotha, Jésus, ouvrant son aile, A beau s'être envolé dans l'étoile éternelle ; il a beau resplendir, superbe et gracieux, Dans la sérénité magnifique des cieux,

Dans la gloire, parmi les archanges solaires, Au-dessus des douleurs, au-dessus des colères, Au-dessus du nuage âpre et confus des jours ; Chaque fois que sur terre et dans nos temples sourds

Et dans nos vils palais, des docteurs et des scribes Versent sur l'innocent leurs lâches diatribes, Chaque fois que celui qui doit enseigner, ment, Chaque fois que d'un traître il jaillit un serment,

Chaque fois que le juge, après une prière, Jette au peuple ce mot : Justice ! et, par-derrière, Tend une main hideuse à l'or mystérieux, Chaque fois que le prêtre, époussetant ses dieux,

Chante au crime Hosanna, bat des mains aux désastres, Et dit : gloire à César ! Là-haut, parmi les astres, Dans l'azur qu'aucun souffle orageux ne corrompt, Christ frémissant essuie un crachat sur son front.

— Torquemada, j'entends le bruit de ta cognée. Tes bras sont nus, ta face est de sueur baignée ; À quoi travailles-tu seul dans ton noir sentier ; — Torquemada répond : — Je suis le charpentier.

Et j'ai la hache au poing dans ce monde où nous sommes. — Qu'est-ce donc que tu fais ; — Un bûcher pour les hommes — Avec quel bois ; — Avec la croix de Jésus-Christ. Après avoir courbé sous la loi qui flétrit

Et sous la loi qui tue, hélas ! cet être auguste, Après avoir cloué sur le gibet ce juste D'où ruisselle le sang et d'où le pardon sort, Devant l'obscurité des sentences de mort,

Devant l'affreux pouvoir d'ôter la vie, et d'être Celui qui fait mourir, mais qui ne fait pas naître, Devant le tribunal, devant le cabanon, Devant le glaive, l'homme a-t-il reculé ? non.

Sous cette croix que charge une horreur inconnue, Ce qu'on nomme ici-bas Justice, continue. Ce spectre aveugle et sourd, dont l'ombre est le manteau, A peine se souvient d'avoir à ce poteau

Attaché cette immense innocence étoilée. En présence du bien, du mal, dans la mêlée Des fautes, des erreurs, où le juste périt, Pas un juge n'a peur de ce mot : Jésus-Christ !

Le Calvaire n'a point découragé la Grève ; Montfaucon à côté du Golgotha s'élève ; Et le Messie a pu mourir sans éclairer. L'homme n'a pas cessé de se dénaturer

Dans le tragique orgueil de condamner son frère. L'ouverture hideuse, infâme, téméraire, Du sépulcre au milieu des lois, c'est là le port ; Et le noir genre humain s'abrite dans la mort.

Tristes juges ! ô deuil ! quoi ! pas un ne s'arrête ! Le grand spectre qui porte au-dessus de sa tête L'écriteau ténébreux et flamboyant : INRI, Pâle, éploré, sanglant, fouetté, percé, meurtri,

Pend devant eux au bois de la croix douloureuse, Tandis que chaque mot prononcé par eux, creuse Une fosse dans l'ombre et dresse un échafaud : A mort cet homme ! à mort cette femme ! il le faut !

A mort le fils du peuple ! à mort l'enfant du chaume ! — Vous ne voyez donc pas mes clous ! dit le fantôme. Et que de justes morts ! Que de bons condamnés ! Que de saints, d'un arrêt infâme couronnés !

O martyre ! escalade horrible du supplice ! Le meurtre fier, sacré, public ; la loi complice ! Flots du sang innocent ! Si, sur quelque sommet, L'homme des anciens jours, Jacob se rendormait,

il reverrait encore une ascension d'anges, Pensifs, purs, tout baignés de lumières étranges, Montant l'un après l'autre, ayant de l'orient Et de l'immensité sur leur front souriant,

Ceux-ci levant leurs mains, ceux-là dressant leur aile, Calmes, éblouissants, sereins, et cette échelle, Sœur de celle que l'ombre à ses yeux dérobait, Hélas, n'aboutit pas au ciel, mais au gibet.

Oh ! puisque c'est ainsi que les choses sont faites, Puisque toujours la terre égorge ses prophètes, Qu'est-ce qu'on doit penser et croire, ô vastes cieux ! Contre la vérité le prêtre est factieux ;

Tous les cultes, soufflant l'enfer de leurs narines, Mâchent des ossements mêlés à leurs doctrines ; Tous se sont proclamés vrais sous peine de mort ; Pas un autel sur terre, hélas, n'est sans remord.

Les faux dieux ont partout laissé leur cicatrice A la nature, sainte et suprême matrice ; Partout l'homme est méchant, cœur vil sous un œil fier, Et mérite la chute immense de l'éclair ;

Toute divinité dans ses mains dégénère En idole, et devient digne aussi du tonnerre. Qui donc a tort ; qui donc a raison ; que penser ; Dieu semble chaque jour plus avant s'enfoncer

Dans la profondeur sourde et fatale du vide ; Le Zend est ténébreux ; le Talmud est livide ; Nul ne sait ce qu'un temple, et le dieu qu'on y sent, Aime mieux voir fumer, de l'encens, ou du sang ;

Toute église a le meurtre infiltré dans ses dalles ; Les chaires font en bas d'inutiles scandales, Les foudres font en haut d'inutiles éclats ; Ce qu'on doit faire avec ce qu'on doit croire, hélas !

Presque toujours conteste et rarement s'accorde. L'abîme profond s'ouvre ; un dogme est une corde Qui pend dans l'ombre énorme et se perd dans le puits. Ainsi mourut Jésus ; et les peuples depuis,

Atterrés, ont senti que l'inconnu lui-même Leur était apparu dans cet Homme Suprême, Et que son évangile était pareil au ciel. Le Golgotha, funeste et pestilentiel,

Leur semble la tumeur difforme de l'abîme ; Fauve, il se dresse au fond mystérieux du crime ; Et le plus blême éclair du gouffre est sur ce lieu Où la religion, sinistre, tua Dieu.

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LE GIBET III · Victor HUGO · Poetry Cove