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1893

LE DEVOIR

Victor HUGO

Et toi, qui que tu sois, génie, Toi qui sens ta force et qui vis, Et dans la gloire ou l'ironie, De ta grande âme t'assouvis !

Toi qui n'as, sévère nature, Que toi-même pour nourriture Et que toi-même pour rayon ! Toi, tout ensemble hymne et huée,

Astre en même temps que nuée, À la fois caverne et lion ! Quel que soit ton siècle, ombre, orage, Abandon, peur, haillon, linceul,

Va ! que rien ne te décourage ! Marche ! Homère est nu. Dante est seul. Laisse s'amonceler les houles ! Laisse s'évanouir les foules !

Va, toi qui n'as pas de remords, Accepte tes superbes tâches. Sois l'intrépide chez les lâches, Et sois le vivant chez les morts !

Quelquefois l'âme humaine lasse Semble prise d'accablement ; Le grelottant baise la glace, L'aveugle aime l'aveuglement.

Décroissances, inexorables ! Les choses se font misérables Et les hommes se font petits. Tout meurt. Il semble que commence

L'abâtardissement immense Des cœurs devenus appétits. Hélas ! parfois un peuple — ô Grèce, Tu l'as vu ! Rome, tu le sais ! —

Sent une honteuse paresse D'être grand, et dit : C'est assez ! Assez d'Ajax ! Assez d'Achilles ! De Brutus, de Solons, d'Eschyles !

Assez de héros au front pur ! Assez de ces arches de gloire Qui font de toute notre histoire Un pont de géants dans l'azur !

Assez de hautains Propylées, De Panthéons, de Parthénons ! Assez de têtes étoilées ! Assez de grands hommes ! Dînons.

Toute l'histoire n'est qu'un songe. Gloire au festin qui se prolonge ! Gloire aux crimes inexpiés ! Que la femme soit de la fête,

Nue avec des fleurs sur la tête, Des bagues d'or aux doigts des pieds ! Qu'un esprit nouveau nous visite ! Soyons ceux qu'on n'a jamais vus !

Qu'Athènes s'appelle Thersite ! Que Rome s'appelle Davus ! Des vieilles conquêtes vivantes, Ô peuple, faisons nos servantes.

Vivre est la seule ambition. Cuisons, joyeuse foule athée, Avec le feu de Prométhée Le souper de Trimalcion !

Alors les pâles multitudes Qu'attend je sépulcre béant, Prennent toutes les attitudes De la fumée et du néant. —

Une horrible ; nuit acharnée Couvre l'âme, la destinée, — Les pas, les fronts, les cœurs, les yeux ; La foule dort, boit, mange, ignore,

Rampe, chante et rit ; et l'aurore Refuse de monter aux cieux. Voyant qué l'homme n'a plus d'aile, La femme pleure son affront,

Et pour le fils qui naîtra d'elle Se sent de la rougeur au front. Alors, penseur, c'est l'heure trouble, Lutte ! que ton effort redouble,

Montre l'idée et le ciel bleu À l'homme qui, n'osant plus croire, Voit l'avenir vide de gloire — Et l'univers vide de Dieu.

Quand ton siècle aux basses prudences, Décroît, toi, marche à pas plus francs ! Surgis ! c'est dans les décadences Que les grands hommes sont plus grands.

C'est surtout parmi les décombres Qué les hautes colonnes sombres, Dépassant tout ; dominant tout, Belles dans les débris difformes,

Gisantes, paraissent énormes, Et semblent sublimes, debout !

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