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1829

Le château-fort

Victor HUGO

À quoi pensent ces flots qui baisent sans murmure Les flancs de ce rocher luisant comme une armure ? Quoi donc ! n'ont-ils pas vu, dans leur propre miroir, Que ce roc, dont le pied déchire leurs entrailles,

A sur sa tête un fort, ceint de blanches murailles, Roulé comme un turban autour de son front noir ? Que font-ils ? à qui donc gardent-ils leur colère ? Allons ! acharne-toi sur ce cap séculaire,

Ô mer ! trêve un moment aux pauvres matelots ! Ronge, ronge ce roc ! qu'il chancelle, qu'il penche, Et tombe enfin, avec sa forteresse blanche, La tête la première, enfoncé dans les flots !

Dis, combien te faut-il de temps, ô mer fidèle, Pour jeter bas ce roc avec sa citadelle ? Un jour ? un an ? un siècle ? au nid du criminel Précipite toujours ton eau jaune de sable !

Que t'importe le temps, ô mer intarissable ? Un siècle est comme un flot dans ton gouffre éternel. Engloutis cet écueil ! que ta vague l'efface Et sur son front perdu toujours passe et repasse !

Que l'algue aux verts cheveux dégrade ses contours ! Que, sur son flanc couché, dans ton lit sombre il dorme ! Qu'on n'y distingue plus sa forteresse informe ! Que chaque flot emporte une pierre à ses tours !

Afin que rien n'en reste au monde, et qu'on respire De ne plus voir la tour d'Ali, pacha d'Épire ; Et qu'un jour, côtoyant les bords qu'Ali souilla, Si le marin de Cos dans la mer ténébreuse

Voit un grand tourbillon dont le centre se creuse, Aux passagers muets il dise : c'était là !

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