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1826

LA MÊLÉE

Victor HUGO

Pâtre ! change de route. — Au pied de ces collines Vois onduler deux rangs d'épaisses javelines ; Vois ces deux bataillons l'un vers l'autre marchant ; Au signal de leurs chefs que divise la haine,

Ils se sont pour combattre arrêtés dans la plaine. Écoute ces clameurs… tu frémis c'est leur chant ! « Accourez tous, oiseaux de proie, Aigles, hiboux, Vautours, corbeaux !

Volez ! Volez tous pleins de joie À ces champs comme à des tombeaux ! Que l'ennemi sous notre glaive Tombe avec le jour qui s'achève !

Les psaumes du soir sont finis. Le prêtre, qui suit leurs bannières, Leur a dit leurs vêpres dernières, Et le nôtre nous a bénis ! »

Halbert, baron normand, Ronan, prince de Galles, Vont mesurer ici leurs forces presqu 'égales ; Les Normands sont adroits ; les Gallois sont ardents. Ceux-là viennent chargés d'une armure sonore ;

Ceux-ci font, pour couvrir leur front sauvage encore, De la gueule des loups un casque armé de dents ! « Que nous fait la plainte des veuves, Et de l'orphelin gémissant ?

Demain nous laverons aux fleuves Nos bras teints de fange et de sang. Serrons nos rangs, brûlons nos tentes ! Que nos trompettes éclatantes

Glacent l'ennemi méprisé ! En vain leurs essaims se déroulent ; Dans chacun des sillons qu'ils foulent Leur sépulcre est déjà creusé ! »

Le signal est donné. — Parmi des flots de poudre, Leurs pas courts et pressés roulent comme la foudre… — Comme deux chevaux noirs qui dévorent le frein, Comme deux grands taureaux luttant dans les vallées,

Les deux masses de fer, à grand bruit ébranlées, Brisent d'un même choc leur double front d'airain. « Allons, guerriers ! la charge sonne ! Courrez, frappez, c'est le moment !

Aux sons de la trompe saxonne, Aux accords du clairon normand ! Dagues, hallebardes, épées, Pertuisanes de sang trempées,

Haches, poignards à deux tranchants, Parmi les cuirasses froissées, Mêlez vos pointes hérissées, Comme la ronce dans les champs ! »

Où est donc le soleil ? — Il luit dans la fumée Comme un bouclier rouge en la forge enflammée. Dans les vapeurs de sang on voit briller le fer ; La vallée au loin semble une fournaise ardente ;

On dirait qu'au milieu de la plaine grondante S'est ouverte soudain la bouche de l'enfer. « Le jeu des héros se prolonge, Les rangs s'enfoncent dans les rangs,

Le pied des combattants se plonge Dans la blessure des mourants. Avançons ! avançons ! courage ! Le fantassin mord avec rage

Le poitrail de fer du coursier ; Les chevaux blanchissants frissonnent, Et les masses d'armes résonnent Sur leurs caparaçons d'acier !

Noir chaos de coursiers, d'hommes, d'armes heurtées ! Les Gallois, tout couverts de peaux ensanglantées, Se roulent sur le dard des écus meurtriers ; À mourir sur leurs morts obstinés et fidèles,

Ils semblent assiéger comme des citadelles Les cavaliers normands sur leurs grands destriers. « Que ceux qui brisent leur épée Luttent des ongles et des dents,

S'ils veulent fuir la faim trompée Des loups autour de nous rôdants ! Point de prisonniers ! point d'esclaves ! S'il faut mourir, mourrons en braves

Sur nos compagnons immolés. Que demain le jour, s'il se lève, Voie encor des tronçons de glaive Étreints par nos bras mutilés !… »

Viens, berger: la nuit tombe, et plus de sang ruisselle ; De coups plus furieux chaque armure étincelle ; Les chevaux éperdus se dérobent aux mors. Viens, laissons achever cette lutte brûlante.

Ces hommes acharnés à leur tache sanglante Se reposeront tous demain, vainqueurs ou morts !

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