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1893

L

Victor HUGO

Prends-tu l'humanité pour la cause finale ? Crois-tu que cette sombre aïeule virginale, Toute jeune et portant les siècles sur son front, Qui fait tomber l'encens des fleurs, les fruits du tronc,

Des feuilles la fraîcheur, de l'écorce la gomme, La nature sacrée est servante chez l'homme, Qu'elle l'adore, prend ses ordres, suit ses pas, Fait les quatre saisons pour ses quatre repas,

Et n'a pour fonction, toute à ce maître étrange, Que de bercer le lit de cette âme qui mange, De ce cœur compliqué d'un ventre, et le hamac De cet esprit sublime orné d'un estomac,

Qui suce et boit du sang en rêvant des doctrines, Et qui s'emplit à l'auge et se vide aux latrines ? Crois-tu que l'ache verte en poussant ait pour but De préserver ta bouche et tes dents du scorbut ?

Crois-tu que la montagne, où Dieu laissa ses traces, N'a d'autre utilité que d'être, quand tu chasses, L'écho des voix ; des cris, des cors et des abois ? Crois-tu que lé, croissant, lampe oblique des bois,

Qui lorsque le bandit sent le sbire à ses trousses, Se cache à point derrière un tas de branches rousses, Égarant la patrouille avec le caporal, Soit du rôdeur de nuit le complice moral ?

Crois-tu que l'aquilon soit le garçon de salle Qui vient te balayer l'azur quand il est sale ? Que l'eau pense à l'usine en courant au ravin ? Penses-tu que ce soit pour te sucrer ton vin

Que la comète va chez toi, sombre évadée ? Dis-tu, quand tes pavés sont lavés par l'ondée : Bien, bon Dieu ! la besogne est faite ce matin ! Crois-tu que dans un ciel perdu, gouffre lointain

Qui sent ; au froid rayon du soleil qui l'éclaire, Se mêler l'effrayante attraction stellaire, Dans un ciel où jamais un ange ne vola, Une planète morne, et fatale, au delà

D'Uranus qui lui-même est plus loin que Saturne, Se traîne, obscure ; sourde, âpre, à jamais nocturne, Traçant dans l'être, au fond d'un blême tourbillon, Presque hors de la vie un lugubre sillon ;

Et que cette planète épouvantable râle, Et que ce monde triste autour du soleil pâle Qu'à travers la distance il peut à peine voir, Accomplisse, tournant comme un chariot noir,

Une sinistre année, égale à cent des vôtres ; Et que, monstre, géant des globes, loin des autres, Il traverse à jamais, seul dans un sombre bruit, Un ouragan d'hiver, d'épouvante et de nuit,

Et soit énorme, et soit funeste, et soit horrible, Et montre à l'ombre immense une face terrible, Pour faire, en votre bouge et dans votre terrier, Donner la croix d'honneur à monsieur Leverrier ?

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