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1881

HORREUR SACRÉE

Victor HUGO

Souvent, dans le hallier où l’églogue hypocrite S’en va chantant, J’ai tout à coup cessé de lire Théocrite Inquiétant ;

Homère fait trembler ; un gouffre est dans Eschyle ; Parfois je veux M’enfuir quand Circé passe ou quand je vois Achille Pris aux cheveux ;

Les aigles sur les bords du Gange et du Caystre Sont effrayants ; Rien de grand qui ne soit confusément sinistre ; Les noirs pæans,

Les psaumes, la chanson monstrueuse du mage Ézéchiel, Font devant notre œil fixe errer la vague image D’un affreux ciel.

L’empyrée est l’abîme, on y plonge, on y reste Avec terreur. Car planer, c’est trembler ; si l’azur est céleste, C’est par l’horreur.

L’épouvante est au fond des choses les plus belles ; Les bleus vallons Font parfois reculer d’effroi les fauves ailes Des aquilons.

Ils sont pleins de regards et d’aspects ; et les sages, Seuls dans les bois, Méditent, attentifs dans l’ombre à des passages D’yeux et de voix ;

Le poète serein contient l’obscur prophète ; Orphée est noir ; C’est dans une lueur mystérieuse, faite D’aube et de soir,

C’est en regardant fuir sous l’insondable voûte D’affreux griffons, Qu’Amos effaré songe et qu’Isaïe écoute Les bruits profonds ;

Alcée est sidéral, Lucrèce est redoutable, Job voit l’Esprit ; Le Sphinx vient par moments s’accouder sur la table Où Dante écrit ;

Plaute par Thalia, formidable bouffonne, S’entend gronder ; Et Pindare en levant les yeux voit Tisiphone Le regarder ;

De là tant de beautés difformes dans leurs œuvres ; Le vers charmant Est par la torsion subite des couleuvres Pris brusquement ;

À de certains moments toutes les jeunes flores Dans la forêt Ont peur, et sur le front des blanches métaphores L’ombre apparaît ;

C’est qu’Horace ou Virgile ont vu soudain le spectre Noir se dresser ; C’est que là-bas, derrière Amaryllis, Électre Vient de passer.

La nature est en vain pleine de fleurs, de fêtes, Et de pardons, Les poètes ont beau rayonner sur nos têtes, Nous entendons

Parler de sombres voix à Delphe, aux Propylées, Et dans Endor ; Et la nuit a toujours des méduses mêlées Aux astres d’or.

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