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1893

GROS TEMPS LA NUIT

Victor HUGO

Le vent hurle ; la rafale Sort, ruisselante cavale, Du gouffre obscur, Et, hennissant sur l'eau bleue,

Des crins épars de sa queue Fouette l'azur. L'horizon, que, l'onde encombre, Serpent, au bas du ciel sombre

Court tortueux ; Toute la mer est difforme ; L'eau s'emplit d'un bruit énorme Et monstrueux.

Le flot vient, s'enfuit, s'approche, Et bondit comme la cloche Dans le clocher, Puis tombe, et bondit encore ;

La vague immense et sonore Bat le rocher. L'océan frappe la terre. Oh ! le forgeron Mystère,

Au noir manteau, Que forge-t-il dans la brume, Pour battre une telle enclume D'un tel marteau ?

L'Hydre écaillée à l'œil glauque Se roule sur le flot rauque Sans frein ni mors ; La tempête maniaque

Remue au fond du cloaque Les os des morts. La mer chante un chant barbare. Les marins sont à la barre,

Tout ruisselants ; L'éclair sur les promontoires Éblouit les vagues noires De ses yeux blancs.

Les marins qui sont au large Jettent tout ce qui les charge, Canons, ballots ; Mais le flot gronde et blasphème :

Ce que je veux, c'est vous-même, O matelots ! Le ciel et la mer font rage. C'est la saison, c'est l'orage,

C'est le climat. L'ombre aveugle le pilote. La voile en haillons grelotte Au bout du mât.

Tout se plaint, l'ancre à la proue, La vergue au câble, la roue Au cabestan. On croit voir dans l'eau qui gronde,

Comme un mont roulant sous l'onde, Léviathan. Tout prend un hideux langage ; Le roulis parle au tangage,

La hune au foc ; L'un dit : — L'eau sombre se lève. L'autre dit : — Le hameau rêve Au chant du coq.

C'est un vent de l'autre monde Qui tourmente l'eau profonde De tout côté, Et qui rugit dans l'averse ;

L'éternité bouleverse L'immensité. C'est fini. La cale est pleine. Adieu, maison, verte plaine,

Âtre empourpré ! L'homme crie : ô Providence ! La mort aux dents blanches danse Sur le beaupré.

Et dans la sombre mêlée, Quelque fée échevelée, Urgel, Morgan, À travers le vent qui souffle,

Jette en riant sa pantoufle À l'ouragan.

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