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1893

EFFETS DE RÉVEIL

Victor HUGO

On ouvre les yeux ; rien ne remue ; on entend Au chevet de son lit la montre palpitant ; La fenêtre livide aux spectres est pareille ; On est gisant ainsi qu'un mort. On se réveille,

Pourquoi ? parce qu'on s'est la veille réveillé Au même instant. Ainsi qu'un rouage rouillé Et vieilli, mais exact, l'âme a ses habitudes. Oh ! la nuit, c'est la plus sombre des solitudes.

L'heure apparaît, entrant, sortant, comme un passeur D'ombres, et notre esprit voit tout dans la noirceur ; Des pas sans but, des deuils sans fin, des maux sans nombre. Le rêve qu'on avait et qui tremblait dans l'ombre ;

S'ajuste à la pensée indistincte qu'on a. Tous les gouffres au bord desquels nous amena Ce fantôme appelé le Hasard, reparaissent ; Les mêmes visions redoutables s'y dressent ;

Ici le précipice, ici l'écroulement, Ici la chute, ici ce qui fuit, ce qui ment, Ce qui tue, et là-bas, dans l'âpre transparence, Les vagues bras levés de la pâle espérance.

Comme on est triste ! on sent l'inexprimable effroi ; On croit avoir le mur du tombeau devant soi ; On médite, effaré par les choses possibles ; Toute rive s'efface. On voit les invisibles,

Les absents, les manquants, cette morte, ce mort, On leur tend les mains. Ombre et songe ! On se rendort… — Homme, debout ! voici le jour, l'aube ravie, L'azur ; et qu'est-ce donc qui rentre ? C'est la vie,

C'est le cri du travail, c'est le chant des oiseaux, C'est le rayonnement des champs, des airs, des eaux ; La nuit traîne un linceul, l'aurore agite un lange ; Tout ce qu'on vient de voir spectre, on le revoit ange ;

Du père qu'on vit mort on voit l'enfant vivant ; Le monde reparaît, clair comme auparavant ; On ne reconnaît plus son âme ; elle était noire, Elle est blanche ; elle espère et se remet à croire,

À sourire, à vouloir ; on a devant les yeux Un éblouissement doré, chantant, joyeux, On ne sait quel fouillis charmant de lueurs roses ; Et tout l'homme est changé parce qu'on voit les choses,

Les hommes, Dieu, les cœurs, les amours, le destin, À travers le vitrail splendide du matin.

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