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1898

COUPS DE CLAIRON

Victor HUGO

Soufflez-moi vos rages, Soufflez-moi vos cris, Justices, outrages, Tragiques mépris,

Soufflez la huée ! Penchez-vous sur moi, Venez, ô nuée. Des faces d'effroi ;

Raison qui M'éclaires, Gloire au rude accent, O dents populaires Dans l'ombre grinçant,

Droit, force imperdable, Sarcasme qui mords, Rire formidable, Plaie au flanc-des morts,

Logique implacable, Honneur déserté, Loi qu'un crime accable, Et toi, Liberté,

Pâle, en proie aux fièvres Du vil Lambessa, Essuyant tes lèvres Que Judas baisa ;

Grands devoirs sévères Fiers de rester seuls, Douleurs des Calvaires, Trous noirs des linceuls,

Haine incorruptible. Du mal châtié, Et toi si terrible, O sainte pitié,

Vérités farouches Dont tremble Néron ! Vous êtes les bouches, Je suis le clairon.

Quelle est cette ville Haute sous les cieux Et qui semble vile, Bien qu'énorme aux yeux ?

Cette ville est celle Qui commande ici ; Le vin y ruisselle, Et le sang aussi.

Cette citadelle Sur cet horizon Règne, et n'est fidèle Qu'à la trahison.

Ce burg où l'on monte Luit dans la vapeur. Le mont en a honte, Et l'arbre en a peur ;

Car ces tours damnées, Hostiles aux cieux, Sont les cheminées D'un feu monstrueux.

Vois sur la colline, Sous les lourds barreaux, La lueur féline De leurs soupiraux.

Une flamme noire Où l'honneur, les lois, La vertu, la gloire, Brûlent à la fois,

Dans cette bastille, Peuple ! aux yeux de tous, Flamboie et pétille ; La cendre ; c'est vous.

Cette cité veille Du haut de ses forts, Au dedans vermeille, Sinistre au dehors.

Ses maîtres jouissent, Brigands potentats : Fiers, ils s'éblouissent De leurs attentats.

Fêtes décevantes ! Heureux et hideux. Des lyres servantes Rôdent autour d'eux.

Ces apothéoses. Cachent des remords. C'est un tas de roses Sur un tas de morts.

Ils ont pour trophée. Un glaive félon. La tombe étouffée Est sous leur talon.

Clameurs jusqu'aux nues, Faux dieux évoqués ; Les femmes sont nues, Les cœurs sont masqués.

L'affreuse prière Du prêtre effronté Chante et rit, dèrrière. Leur iniquité.

La horde sans culte, Sans foi, sans laurier ; Emplit de tumulte. L'antre meurtrier.

Il leur faut des belles, Il leur faut des lys ; Ces tyrans rebelles, D'un vin sombre emplis,

Font cette chimère D'unir sous le ciel La fleur éphémère Au crime éternel.

Ils se prostituent ; La couronne au front, Ils boivent, ils tuent, Et, repus, ils ont

Dans leurs noirs refuges ; A leur vil foyer, Leur iniquité. La robe des juges

Pour tout essuyer. L'homme est lâche et souple ; A leur déshonneur Le destin s'accouple ;

Et ce long bonheur Que nul coup ne brise, Que voit le ciel bleu, Sera la surprise

Du réveil de Dieu. Le choc de leurs verres Sous les grands arceaux, Fait sur les Calvaires

Remuer des os. On voit des Électres Dans l'obscurité. L'œil fixe des spectres

Est sur leur gaîté. Dans l'ombre où leurs faces Semblent des clartés, On voit des audaces

Et des nudités. On voit par la vitre Ce flagrant délit, Le casque et la mitre

Dans le même lit. L'Église se livre, Pâmée, au plus fort ; Le Sacerdoce ivre

Épouse la Mort. Effroyables noces ! On dirait les voix Des bêtes féroces

Chantant dans les bois. Ils vivent en hâte. C'est l'éden enfer Que la foudre tâte

Avec un éclair. Le roi de Sodome Est là, l'œil en feu, Et, crachant sur l'homme,

Écume sur Dieu. On a tant de fêtes Sous cet empereur Que les blancs prophètes

Frémissent d'horreur ! Dans ce crépuscule, Brume où Dieu s'abstient, Le lion recule

Et le serpent vient. Ce tas de complices Est en sûreté. Hélas ! dés supplices

Sort la lâcheté. Toujours fut muette : La ville où tombait L'odeur du squelette,

L'ombre du gibet. Eux, que leur importe À ces impudents, Puisqu'ils ont leur porte,

Barree en, dedans ! Qu'est-ce donc — ô proie ! O fortune ! ô sort — Qui manque à leur joie ?

Tout n'est-il pas mort ? Les créneaux sans nombre, Le long mur dormant Font un monceau d'ombre

Sur leur flamboiement. Visible en ces brumes, L'aigle menaçant Passe entre ses plumes

Son bec teint de sang. Leur dédain féroce Nargue l'ennemi. Leur tour est colosse,

Le reste est fourmi. Sous ce mur immense Se mettre en arrêt ! Dieu même en démence

Y réfléchirait. Jamais dans la Grèce, Jamais dans Rama, Ville ou forteresse

Si bien ne ferma. L'écureuil qui saute Tremblerait de voir Une tour si haute,

Un fossé si noir. L'entrée est oblique, Le rempart est sûr, Et quiconque applique

Son oreille au mur Jamais ne s'en vante, Et, pâle, éperdu, Garde l'épouvante

Du rire entendu. J'ai la foi, la flamme, La religion Par laquelle une âme

Devient légion ! Qu'en mon cœur se forme Et déborde à flot La parole énorme

Qui semble un sanglot ! Que de mes entrailles Sorte le grand mot Qui court aux murailles

Et donne l'assaut ! Le mot que le bonze Craint plus, mage impur, Qu'un bélier de bronze

Au pied de son mur ! Le mot qu'à Florence. Dit Dante irrité ; Le mot Espérance !

Le mot Liberté ! Que chaque vers chante Et soit un guerrier ! Que la strophe ardente

Se mette à crier ! Que ce fier poème, Apre, ouvrant son flanc, Semant l'anathème,

Bondissant, mêlant Au choc de l'épée Le pas du lion, Semble une épopée

En rébellion ! Que, hors de la tente, Devant l'escadron, L'Idée éclatante

S'allonge en clairon ! Que l'hymne s'élève, Clair, rude, inclément, Chanson qui s'achève

En rugissement ! Ah ! la ville est forte, Et ses lourds remparts Pour chiens à leur porte

Ont des léopards ; La ville est fermée Et le mur hautain Abrite une armée

Et couvre un festin Dans la forteresse Rit le camp vermeil ; Ainsi la tigresse

Se lèche au soleil. Mais les fêtes cessent Si soudain le soir Des clairons se dressent

Sur l'horizon noir. Le vil prêtre avide Jette son Koran ; Tout devient livide

Autour du tyran ; Et le maître même Pâlit, bégayant, Quand un cri sûprême,

Un chant effrayant Éclôt, populaire, Fauve et souverain, Dans de la colère

Et dans de l'airain ! Trompettes terribles, Chantez et sonnez ! Sur ces tours horribles,

Clairons indignés, Clairons et trompettes, Jetez votre bruit, Car ces tours sont faites

De crime et de nuit ! Votre voix de cuivre, Quand vient le moment, Gronde et se fait suivre

Par l'écroulement. Jetez votre insulte, Comme un vent des cieux, Jetez le tumulte

Des chants furieux Sur les tours altières Des fourbes vainqueurs, Sur ces sombres pierres,

Sur ces affreux cœurs ! Sur Davus ministre, Sur César Typhon, Sur le nain sinistre,

Sur le nain bouffon, Sur l'enfer qui grince Et qui triomphait, Sur le bandit, prince

De tout ce forfait ! Jetez l'harmonie Qui hurle et hennit Sur la tyrannie

Bâtie en granit, Sur l'âpre muraille, Sur le burg lascif Où le festin raille

Le tombeau pensif ! Ils ont beau, ces traîtres, Bénis des faux dieux Et chers aux faux prêtres,

Être monstrueux ; Leur alcôve obscène, Douce à leurs sommeils, Le matin est pleine

De rires vermeils ; Gais, ils peuvent prendre, Bourreaux en chaleur, Des baisers de cendre

Aux bouches en fleur ; Les prostituées Dans leurs alhambras Comme des nuées.

Passent dans leurs bras ; Mathan les encense ; Ils ont, à huis clos, Tout ; l'or, la puissance,

Et la fange, à flots ; Clairons ! vomitoires ! Votre acharnement Remplace ces gloires

Par le châtiment ! Courage ! couràge ! Guerre à l'antre obscur ! Que l'immense outrage

Soufflette ce mur ! Guerre au nid pirate ! Dénoncez au ciel Cette scélérate

Qu'on nomme Babel ! Que dans l'air qui tremble Votre hymne écumant Vole, éclate et semble

Un déchaînement ! Votre souffle d'ombre Déjà donne aux tours Un penchement sombre,

Effroi des vautours, Et fait, sous l'opprobre, Mieux crouler les murs Qu'un soleil d'octobre

Ne fend les fruits mûrs. Sonnez ! tout s'effare. Sonnez, voix du sort ! De votre fanfare

Une flamme sort. Malheur à la joie ! Au maître, au seigneur Sous qui le sort ploie !

Malheur au bonheur ! Malheur au roc chauve, Au donjon dès loups, Au parapet fauve

Hérissé de clous ! Malheur aux prunelles Du lynx, du chacal, Et des sentinelles

Qui gardent le mal ! Malheur aux chlamydes Des archers postés Sur des pyramides

Autour des cités ! Malheur aux mosquées, Aux portes des rois, Aux tours attaquées

La nuit par des voix ! L'essaim d'hirondelles Fuira de leur front ; Les battements d'ailes

S'évanouiront. On verra des rides Aux murs blancs de chaux, Et les chambres vides

S'empliront d'échos. Que les Babylones Et que les Memphis ; Dressent des colonnes

Comme des défis ; Qu'on fasse une ville A triple fossé ; Que tout soit servile

Ou soit terrassé ; Que le roi barbare Sorti des limons, Mette une tiare.

De tours sur les monts ; Sur les lois qu'il foule Il luit, foudroyant ; Il règne ; et la foule

Demande, en voyant Que tout le contemple, Prêtres et valets, S'il est dans un temple

Ou dans un palais. Il est grand, superbe, Et sous ce voleur. L'homme est comme l'herbe ;

C'est bien, mais malheur, Malheur à ce temple, A cette impudeur, A ce crime, exemple

D'ombre et de grandeur ; Malheur à ce groupe De murs factieux Que le soir découpe

Sur le clair des cieux ; Malheur à ces fêtes, Aux grands dômes lourds Qui, montrant leurs faîtes

Plus hauts que les tours, Difformes ; immondes, Noirs avec Iendeur, Des ténébreux mondes

Semblent la rondeur ; Malheur aux armées Jetant dans les champs, La nuit, des fumées,

Et le jour, des chants ; Malheur à ces fastes, Aux jeux, aux concerts, À ces palais vastes,

A ces donjons fiers, Emplissant l'espace, Dans l'ombre aperçus ; Si quelqu'un qùi passe

Vient souffler dessus ! Clairons ! ceux qui saignent Ont l'air de dormir, Les âmes s'éteignent.

On n'ose frémir. La morne patrie Se laisse accabler. Que votre furie.

La fasse parler ! Que toute souffrance, Que tout droit meurtri, Reprenne espérance

Et jette son cri ! Que l'espace immense Soit plein de clartés, Et d'une semence

De cœurs irrités ! Que chaque âme envoie Son éclair sanglant ! Que dans l'ombre on voie

Jaillir, s'envolant Sur les bois, les haies, Les champs, le lac bleu, Des lèvres des plaies.

Les langues de feu ! Sonnez sans relâche ! Racontez aux cieux A quel point ce lâche

Fut audacieux ! Frappez l'homme blême ! Faites en ce lieu Un bruit de blasphème

En l'honneur de Dieu ! Frappez la muraille Du crime impuni. Que votre appel aille

Droit à l'infini ! Que ce chant s'enfonce ; Et, deuil ; foudre, affront, Force à la réponse

L'Inconnu profond ! Du soir à l'aurore Criez au secours ! Et sonnez encore,

Et sonnez toujours ! Quand par la pensée, Souffle aérien, La roche est poussée,

Elle dit hé bien ! La tour la plus fière Sous ce vent périt. Qu'est-ce que la pierre

Peut contre l'esprit ? Qu'après la tempête De vos sombres chants, Le spectre, la bête,

Les mages méchants, Demandent aux nues ; Au vent qui s'enfuit : Que sont devenues

Les tours de la nuit ? Où donc, ô vallée, O brume, ô mistral, S'en est-elle allée,

La ville du mal ? La ville ivre et fière D'où Dieu fut banni, Qui-choquait son verre

Contre l'infini, Qu'on entendait rire, Et qui sur les monts Le soir, faisait luire

Des yeux dé démons ? — Qu'ils cherchent, funèbres, Écoutant l'écho, L'amas de ténèbres

Qui fut Jéricho ! Qu'ils cherchent les arbres, Les chars, les pavois ! Qu'ils cherchent les marbres,

Qu'ils cherchent les voix ! Qu'ils Cherchent le maître, Le chef, le gardien, Le psaume du prêtre,

L'aboiement du chien ! Et les hallebardes, Et l'encensoir d'or, Et le pas des gardes

Dans le corridor ! Les thyrses de lierre, Les murs teints de sang, Et la fourmilière

Des femmes dansant ! Les belles fantasques, A l'œil tendre et fou, Qui nouaient des masques

Derrière leur cou ! L'herbe et l'alouette, Et l'aigle en son nid, Et la silhouette

Des sphinx de granit ! Les donjons épiques, Les grands arsenaux ! Qu'ils cherchent les piques

Entre les créneaux ! Qu'ils cherchent les rampes, Les jardins, les cours, Le reflet des lampes

Aux rondeurs des tours ! Quelle nuit profonde, O vent syrien ! Qu'ils cherchent un monde,

Et ne trouvent rien !

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