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1893

COMMENCEMENT D'UNE ILLUSION

Victor HUGO

Il pleut ; la brume est épaissie ; Voici novembre et ses rougeurs, Et l'hiver, effroyable scie Que Dieu nous fait, à nous songeurs.

L'abeille errait, l'aube était large, L'oiseau jetait de petits cris, Les moucherons sonnaient la charge À l'assaut des rosiers fleuris.

C'était charmant. Adieu ces fêtes, Adieu la joie, adieu l'été ! Adieu le tumulte des têtes Dans le rire et dans la clarté !

Adieu les bois où le vent lutte, Où Jean, dénicheur de moineaux, Jouait aussi bien de la flûte Qu'un grec de l'île de Tinos !

Il faut rentrer dans la grand'ville Qu'Alceste laissait à Henri ; Où la foule encor serait vile Si Voltaire n'avait pas ri.

Noir Paris ! tas de pierres morne Qui, sans Molière et Rabelais, Ne serait encor qu'une borne Portant la chaîne des palais !

Il faut rentrer au labyrinthe Des pas, des carrefours, des mœurs, Où l'on sent une sombre crainte Dans l'immensité des rumeurs.

Je regarderai ma voisine Puisque je n'ai plus d'autre fleur ! Sa vitre vague où se dessine Son profil, divin de pâleur,

Son réchaud où s'enfle la crème, Sa voix qui dit encor maman, Gare ! c'est le seuil d'un poème, C'est presque le bord d'un roman.

Ma voisine est une ouvrière, Au front de neige, aux dents d'émail, Qu'on voit tous les soirs en prière Et tous les matins au travail.

Cet ange ignore que j'existe, Et, laissant errer son œil noir, Sans le savoir me rend très triste Et très joyeux sans le vouloir.

Elle est propre, douce, fidèle, Et tient de Dieu, qui la bénit, Des simplicités d'hirondelle Qui ne sait que bâtir son nid.

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