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1898

BORD DE LA MER

Victor HUGO

Le jour, chasse le vent nocturne qui soufflait ; Le soleil dans la mer délaie un long reflet, Et monte, et semble fier que le gouffre lui mette Une traîne de flamme et le change en comète ;

Les navires tremblants fendent l'onde, et ses plis Penchent leurs noirs agrès par la brise assouplis ; Un mont de roche à pic sur la plage s'élève ; La route qui descend des plaines à la grève

Ouvre en la rencontrant les deux bras de l'Y grec Par où les chariots vont chercher du varech ; L'eau partout se hérisse, immense hécatonchire ; L'écume à tous les vents s'effare et se déchire,

Et vole, et l'on dirait que de ces flocons blancs Quelques-uns prennent vie et sont les goélands ; Le tumulte infini dans l'ombre au loin bégaie ; Et la légèreté des nuages égaie

Toute cette farouche et fauve profondeur ; L'aube chantante joue avec le flot grondeur ; L'océan frais et pur se fronce aux rocs arides ; La jeunesse éternelle offre toutes ses rides ;

L'innocent liseron, nourri de sel amer, Fleurit sous les blocs noirs du vieux mur de la mer, Et la création semble une apothéose. Comme un papillon donne un coup d'aile à la rose,

Là-bas l'aigle de mer tourne autour du récif. Et moi qui suis assis au bord des flots, pensif, Ne voyant même pas ces horizons sévères, Regardant, noir rêveur, dans la nuit des Calvaires,

Les Socrates mourants, les pâles Jésus-Christs, J'écris ces vers au pied du Rocher des Proscrits, Pendant qu'un hollandais, qui prétend être corse, Met à l'esprit humain la chemise de force,

Et trône en pleine orgie, empereur des français, Entre l'escroc Serment et la fille Succès.

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