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1898

BAUDIN

Victor HUGO

La barricade était livide dans l'aurore, Et, comme j'arrivais ; elle fumait encore ; Rey me serra la main et dit : Baudin est mort. Il semblait calme et doux comme un enfant qui dort ;

Ses yeux étaient fermés, ses bras pendaient, sa bouche Souriait d'un sourire héroïque et farouche ; Ceux qui l'environnaient l'emportèrent. Et tous,

Depuis ce jour, l'exil s'étant fermé sur nous, Nous songeons à celui qui mourut, et dont l'âme Luit sur Paris ainsi que dans l'ombre une flamme, Et nous disons : Hélas ! c'est toi qui fus choisi !

Ô toi qui dors là-bas, nous qui saignons ici, Nous t'envions. Heureux ceux que reprend la tombe ! Celui qui reste droit devant celui qui tombe Médite, car tous deux sont, en dépit du sort,

Debout, l'un dans la vie et l'autre dans la mort. Mais dans ce monde où passe et repasse sans cesse Une inondation de honte et de bassesse, Où tant d'hommes, plus vains que les mouches d'été,

Vendant leur avenir au présent effronté, Pour-avoir plus d'orgie acceptent plus d'abîme, Et chantent, joyeux d'être abjects, ô ciel 'sublime, Ciel noir ! comment ne pas envier la faveur

D'une balle qui vient frapper un front rêveur ! Comment ne pas frémir devant la suite obscure Des crimes de Néron vivant comme Épicure, Ne s'inquiétant pas de ce que produiront

Ses forfaits, ses plaisirs, sa joie et notre affront, Faisant avec Dieu sombre une folle gageure, Et vil, petit, terrible, avec son noir parjure, Ses fraudes, son succès, sa fange, affreux ciment,

Bâtissant on ne sait quel vaste écroulement ! Comment ne pas aimer la caresse subite De la mort, spectre auguste avec qui l'âme habite, Et qui vous ouvre une ombre étoilée où tout luit !

La mort, c'est le matin, et l'exil, c'est la nuit. Quand tombent les hérauts du progrès populaire, Quand une main d'en haut, dans un jour de colère, Leur ôte brusquement des lèvres le clairon,

Quand Botzaris périt, quand expire Byron, Quand les quatre sergents de la Rochelle meurent, On entend le sanglot des nations qui pleurent ; Les peuples sous ces deuils se courbent accablés

Et tristes, comme après un orage les blés. Ces martyrs sont sacrés, et sur toutes les lèvres Leurs noms volent, donnant aux cœurs les saintes fièvres ; Ils sont l'exemple, ils sont l'honneur, ils sont l'espoir ;

Même quand tout s'éclipse on croit encor les voir ; Leur œil fixe soutient ceux qui jamais ne cèdent ; Ils font songer l'enfant— qui s'élève, ils l'obsèdent Du superbe besoin de leur être pareils ;

Et quand la Liberté, dorant les cieux vermeils, Reparaît, et revient sur les cimes éclore, Leurs grands fantômes sont mêlés à cette aurore. Mourir, c'est vaincre. Un mort brille, éclaire et conduit.

Dans les temps ténébreux où tout s'écroule et fuit, Quand un assassin fait balbutier l'histoire, Quand le crime finit par avoir de la gloire, Et qu'il ôte son masque inutile à garder,

Estimant que sa honte est bonne à regarder ; Quand, lâche, et subissant cette infâme bravade, La conscience, ainsi qu'un voleur qui s'évade, Retient son souffle, rampe et tremble ; quand les fronts

N'ont presque plus de forme à cause des affronts, Il est bon de sentir dans l'ombre la présence De la mystérieuse et sévère innocence Qui vit dans les tombeaux et que les morts ont seuls,

Et de voir dans la nuit la blancheur des linceuls. Ce qu'on appelle une ombre est une âme rentrée Dans l'azur, mais restée au fond de l'empyrée, Et qui parle à voix basse au peuple humilié.

Ah ! les morts sont présents ! L'absent, c'est l'oublié. L'absent, c'est le proscrit. Que fait donc la patrie ? Se dit-il. Un bandit la tient, elle est flétrie,

Elle est vendue, elle est esclave, sans appui, Sans gloire ; et l'on entend quelqu'un rire, c'est lui, Et c'est elle. Eh bien, soit. On est proscrit, on pense,

On saigne, avec l'oubli railleur pour récompense ; Tout est bien. Voulait-on autre chose ? En avant ! Vers quoi ? vers le tombeau, vers la nuit, vers le vent, Vers l'orage et l'écueil. Pourquoi pas ? Rome ! Auguste

Sort d'Octave, et le vrai devient faux, et l'injuste En perspective avec le juste se confond ; Tais-toi, proscrit. On sent de l'ironie au fond

Du murmure des flots comme du bruit des hommes. Dans cette brume où tous pêle-mêle nous sommes On jette sa pensée, inutile semeur ; L'insulte est par moments distincte en la rumeur

Que fait autour de vous la vie universelle ; On rêve ; l'océan, plus grand que vous, chancelle ; On est chez l'étranger qui, froid, libre et jaloux, Aime chez lui le droit et le tyran chez vous' ;

On regarde l'anglais admirer Bonaparte ; On voit cette Carthage où brille un peu de Sparte, Londre, à quiconque opprime autrui tendre la main. On marche seul, on suit à pas lents son chemin

Dans ce désert, la foule… — Ô nostalgie amère ! — On passe regardé de travers, comme Homère.

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