Soyez juges. Soyez apôtres. Soyez prêtres. Dites le vrai. Surtout n'expliquez pas les traîtres ! Car l'explication finit-par ressembler A l'indulgence affreuse ; et cela fait trembler.
Ne me racontez pas un opprobre notoire Comme on raconterait n'importe quelle histoire. Quelle est la quantité d'assassinat permis, Jusqu'où peut-on s'entendre avec les ennemis,
Jusqu'où peut-on couper la gorge à la patrie, L'épaule de Raguse est-elle trop flétrie, Dupont mérite-t-il tout ce qui l'accabla, Non, non, je ne veux point de ces recherchés-là !
Je frémis, la rougeur au visage me monte. Voilà tout. Je veux être un ignorant de honte. Je veux rester stupide et furieux devant Les coups du sort, les coups de mer, les coups de vent,
Auxquels vient s'ajouter le guet-apens d'un lâche. Je prends le crime en bloc. Qui me calme, me fâche. Non, l'histoire n'est point un lavage d'égout. Historiens, ayez les traîtres en dégoût.
Ne rôdez point avec vos lampes dans leur cave ; Ne dites pas : Pourtant ce lâche était un brave ; Ne cherchez pas comment leur forfait se construit Et s'éclaircit, laissez ces monstres à la nuit.
Où donc en serions-nous si l'on s'expliquait l'homme Qui tel jour a livré Paris ou trahi Rome ! Discuter, c'est déjà l'absoudre vaguement. Quoi ! vous alléguerez ceci, cela, comment
Il se fait qu'on devient ce misérable étrange ! Quoi ! vous m'expliquerez le pourquoi de la fange ! Vous me ferez toucher du doigt que ce soldat, Ayant le fier devoir de mourir pour mandat,
A pu vendre le peuple et la France et l'armée, Qu'il a pu devenir, souillant sa renommée, Transfuge, sans nausée et sans rébellion, Et qu'un renard était dans la peau du lion !
Vous aurez pour ces faits, dont l'effroi me pénètre, Des prétextes, qui sait ? et des motifs peut-être ! Non ! je n'ai pas l'humeur d'écouter vos discours Quand notre vieil honneur m'appelle à son secours,
Quand le malheur public sous ma fenêtre passe. Quand l'abject trahisseur vient me demander grâce, Je suis d'airain, je suis sourd, aveugle et muet ; J'aurais horreur de moi si mon cœur remuait.
Il ne me convient pas, sachez-le, de comprendre Qu'un homme, ayant l'épée en main, ait pu la rendre ; Je ne veux pas savoir si ce gueux se méprit ; Il ne me convient pas de mettre en mon esprit
L'itinéraire affreux que suit le parricide ; Je ne veux pas qu'un grave écrivain m'élucide, Avec faits à l'appui, groupés et variés, Le cerveau de Clouet, le cœur de Dumouriez.
Ma strophe est l'euménide et je poursuis Oreste. Meurtrier, c'est assez. Ce mot dit tout. Le reste Est inutile et peut être nuisible. Il faut Que Juvénal arrive et dresse l'échafaud,
Et qu'Eschyle, dieu noir, justicier olympique, Frappe le traître avec le plat du glaive épique ! Lorsqu'un fourbe exécré du peuple qu'il perdit, Un marchand de patrie et d'honneur, un bandit,
Vous prend pour avocats, ô penseurs, lorsqu'il ose Vous porter son dossier, vous charger de sa cause, Je suis content de vous si votre plaidoyer, Justes historiens, consiste à foudroyer.
Toute explication d'un monstre l'atténue ; Je veux la perfidie immonde toute nue. Le scélérat montré sans voile à tous les, yeux. Donne un frisson meilleur et m'épouvante mieux.
Pour de certains forfaits clémence est connivence. Quand dans l'intérieur d'un grand crime j'avance, Quand dans l'ombre un cadavre auguste est découvert, Quand il s'agit du flanc de ma mère entr'ouvert,
Quand l'impur ouvrier d'une exécrable trame, Monk livrant un pays, Deutz livrant une femme, Coriolan, Leclerc, Pichegru, m'apparaît, Quand j'entre dans cette âme et dans cette forêt,
Je tremble, et je veux être, à cette approche noire, Averti, par le cri terrible de l'histoire. Devant l'affront, devant le traître à son pays, O deuil ! devant les champs paternels envahis,
Devant le râle affreux des cités violées, Devant le sang versé pour rien dans les mêlées, Si facile qu'on soit au pardon, non ! jamais ! Il faut punir ! Devant Baylen, devant Metz,
C'est pour la France en pleurs que notre cœur se serre, La, lapidation publique est nécessaire ; Aux pavés, tous ! frappons ! et que l'écrasement Du bandit soit sous l'ombre et les pierres fumant !
Pas de grâce ! il faut être ou vengeur ou complice ; Et quiconque n'est pas du crime est du supplice. Hélas ! Ce que je veux tuer, ce n'est pas lui,
C'est son crime. Cet homme a failli, s'est enfui, A tout perdu ! Pour l'âme épouvantable et vile, Pour celui qui livra la porte de la ville,
Qui donna ses soldats, comme on donne un troupeau, Qui poignarda la gloire et vendit le drapeau, Pour cet homme de deuil, de mensonge et de ruse, Les sombres firmaments n'admettent pas d'excuse.
Après que dans un siècle, où tout semble effacé, Un si lâche assassin de l'honneur a passé, On ne tient plus à vivre, on ne sait plus que croire ; Et la vertu, la foi, la probité, l'histoire,
Sont comme des rayons dans la mer engloutis. Si l'on voulait mêler cet homme à ses petits, La tigresse serait indignée et confuse ; La fauve honnêteté des-antres le refuse
Et ne lui donne point dans les bois frémissants Place parmi les loups hideux, mais innocents ; Et toute la nature, étant une patrie, Abhorre, en sa sauvage et fière rêverie,
Le fourbe autour duquel Satan vient chuchoter L'astre des cieux n'est pas d'avis qu'on puisse ôter Sa honte à ce damné dont Caïn est l'ancêtre, Et veut lé voir infâme après l'avoir vu traître.
Ne faisons point douter les hommes ; laissons-leur L'horreur du meurtrier, du menteur, du voleur, Ne troublons pas en eux la notion du juste ; Faisons luire à leurs yeux la certitude auguste,
L'héroïsme est un ciel, l'honneur est un azur ; Si vous livrez le peuple au scepticisme obscur, Il ne sait plus quelle est la lueur qui le mène ; Alors tout flotte ; alors la conscience humaine
A des blêmissements pires que la noirceur. L'esquif dans l'eau diffuse a son avertisseur, La boussole ; il navigue et les hommes ont l'âme. Laissez-leur ce conseil, laissez-leur cette flamme ;
La droiture est leur pôle et le devoir leur nord ; La flotte en pleine mer et le peuple en plein sort, La vie étant brumeuse et l'ombre étant profonde, Ont besoin, dans la vaste obscurité de l'onde,
L'une de voir l'étoile et l'autre de voir Dieu. Dieu, c'est la vérité rayonnant au milieu Des ténèbres, du doute et de l'idolâtrie ; Et, quand les ennemis sont là, c'est la patrie.
Pour qui vend son pays, ciel noir, pas de pitié ! Ah ! ne partageons point le crime par moitié Entre le hasard louche et l'homme misérable. Pas de grâce. Imitons l'abîme vénérable
Qui ne se laisse pas détourner de son but ; Tout forfait doit payer au châtiment tribut ; La justice est la foi de fer que rien ne touche ; La peine a pour épée une flamme farouche ;
Le glaive de cet ange horrible est sans fourreau. Pas plus que le hibou ne devient passereau, Pas plus que le corbeau ne se change en colombe, Un perfide ne peut être un juste ; et la tombe
Pose et ferme à jamais son couvercle sur lui. Les peuples, dont l'honneur est le seul point d'appui, Veulent que le destin sur ce monstre exemplaire Jette une catastrophe égale à leur colère ;
Il convient que Judas ait Judas pour bourreau ; J'approuve le boulet qui terrassa Moreau Et qui fut ce jour-là ressemblant au tonnerre. Tout cet inattendu formidable où l'on erre,
Qu'on nomme histoire, où l'ombre a le ciel pour reflet, C'est l'océan, tremblant, terrible, et, bien qu'il ait De vagues mouvements de berceau, c'est le gouffre. L'homme en ces profondeurs travaille, cherche, souffre,
Et l'espérance vole en avant, doux oiseau : O pilote démon qui trahit le vaisseau ! Malheur au matelot monstrueux qui se traîne Et fait avec sa vrille un trou dans la carène
Quand le navire lutte en proie aux aquilons ! Historien, soyez implacable aux félons. Je me sens inclément quand la patrie expire Je ne hais point la mort, trouvant la honte, pire
Je ne suis pas sévère et terrible à demi Lorsqu'il s'agit de mettre en fuite l'ennemi ; J'exige la fureur, l'effort, la réussite ! Vous tenez le stylet tragique de-Tacite.
Eh bien soyez farouche et dur. Il me déplaît Que le narrateur fasse un détail trop complet De la difficulté de combattre, et calcule, Complaisamment, le lieu, l'heure, le crépuscule,
La distance, le temps de marcher au canon, Si les soldats étaient bien disposés ou non, S'il n'était point venu d'ordre contradictoire ; Je n'aime pas entendre ainsi parler l'histoire.
Et ce tas d'arguments, de motifs, de raisons, C'est l'encouragement sinistre aux trahisons. La plaidoirie est sombre et l'excuse est malsaine. Ah ! vous semez Grouchy ! vous récoltez Bazaine.
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